interview Comics

Joshua Cotter

©Çà et là édition 2016

Avec Les gratte-ciel du Midwest, Joshua Cotter s'est forgé en France une réputation d'auteur complet et indépendant. Son récit intimiste et touchant, ponctué de dérision, nous avait donc marqué par sa qualité. C'est à Angoulême que nous avons pu le rencontrer, quelques temps après la publication du premier volume de Déplacement, un space-opera fleuve à l'étrange beauté. Retour sur le parcours et le processus créatif d'un artiste au caractère aussi subtil que ses créations.

Réalisée en lien avec les albums Déplacement [Deplasmã] T1, Les gratte-ciel du Midwest
Lieu de l'interview : Festival d'Angoulême

interview menée
par
9 juin 2016

La traduction de cette interview a été réalisée par Alain Delaplace.

Joshua Cotter Bonjour, Joshua. Pourrais-tu, s'il te plaît, te présenter à nos lecteurs et nous dire comment tu as débuté dans l'industrie du comics ?
Joshua Cotter : Je m'appelle Joshua Cotter. Je suis l'auteur de trois livres qui ont été publiés : Les Gratte-ciels du Midwest, une reconstitution d'un sketch-book intitulé Driven by Lemons – qui n'a pas été publié en français – et le tout dernier, Déplacement, – Nod Away, en v.o. –. J'ai commencé par auto-publier de nombreux comics, en 2000. J'ai auto-publié cinq mini-comics avant d'être contacté par AdHouse Books pour commencer à travailler avec eux. Chris Spencer est l'éditeur, là-bas, et j'aimais bien ce qu'il faisait alors j'ai accepté. C'était en 2004 et aujourd'hui je suis toujours en relation avec AdHouse. Pour mon dernier titre, j'ai voulu essayer d'innover et c'est pour ça que j'ai contacté Fantagraphix, aux U.S.A., et ce sont eux qui publient le premier volume de Déplacement. J'espère pouvoir sortir sept volumes, au total. En France, je travaille avec Çà et Là, et c'est plutôt une bonne chose car cela me permet de venir à Angoulême, de temps à autre.

Quelles sont tes influences ?
Joshua Cotter : Quand j'étais enfant, on vivait dans une petite communauté fermière et on avait difficilement accès aux comics. C'était comme vivre sur une île déserte. Tout ce à quoi j'avais régulièrement accès, c'était les comics publiés dans les journaux, le dimanche : les Peanuts de Charles Schultz, Calvin & Hobbes, de Bill Watterson ainsi que quelques autres. Quand j'étais petit, j'étais fan de Garfield... Je n'avais aucun accès aux comics de super-héros ou autres comics établis. J'étais ignorant de la plus grande partie de l'univers des comics jusqu'à ce que j'aille à l'université. Il y avait une boutique de comics, dans la ville où ma fac se trouvait, et là-bas j'ai pu découvrir des choses comme Crumb ou Chris Ware... Je vais revenir un peu en arrière : quand j'avais quelque chose comme treize ans, j'ai commencé à lire Mad Magazine et nombre d'illustrateurs de Mad m'ont influencé comme Aragonés ou Jack Davis. Davis était un de mes préférés et je dirais qu'il a eu une grande influence sur mon travail, en particulier sur le niveau de détail dans le dessin. Et quand j'ai commencé à aller en fac et que j'ai découvert de nouveaux artistes, Crumb m'a tout de suite Joshua Cotter interpellé avec, là aussi, l'incroyable niveau de détail de ses dessins. Bien entendu, plus tard, Otomo s'est lui aussi avéré être une de grandes influences, tout particulièrement avec Akira ou Domu. Tout ce qui comporte un grand nombre de détails... Je suis en fait plus un illustrateur qu'un dessinateur de comics. On dit que dessiner un comics, cela revient essentiellement à simplifier les choses, à rendre les images aussi lisibles que du texte mais en ce qui me concerne, j'ai toujours été attiré par les environnements ultra-détaillés. On peut lire mes comics très rapidement, en tant qu'histoires, mais on peut aussi revenir dessus et l'étudier sur le plan visuel.

Les meilleurs auteurs sont en France, là : Otomo, pour la durée du festival, Crumb vit en France et là, tu es avec nous, aussi.
Joshua Cotter : Oui, oui. La culture française soutient les comics. Ça commence à être aussi la cas aux U.S.A. mais ça n'a pas été comme ça durant des décennies. Là-bas, c'est surtout Superman, Batman, les X-Men... Je n'ai rien contre, si c'est ce que les gens apprécient mais d'un point de vue artistique ou littéraire, les comics sont négligés, en Amérique. C'est quelque chose de jetable. C'est un peu ça, la culture américaine : passer vite à autre chose. Tandis qu'en France, les lecteurs semblent davantage intéressés par l'aspect créatif et je pense que c'est ce que doivent ressentir des gens comme Crumb ou Otomo. On trouve plus de soutien ici qu'en Amérique. Les choses changent, là-bas, mais on est loin de ce qu'on peut trouver en Europe ou au Japon.

Retour sur Les gratte-ciel du Midwest. C'est une histoire intimiste...
Joshua Cotter : Oui, très.

... dans laquelle tu introduis pas mal d'humour, pour dédramatiser les thèmes abordés : l'isolement, une forme de cruauté à l'égard des enfants et celle qu'ils perpétuent entre-eux. Peux-tu revenir sur la création de ce comic book ?
Joshua Cotter : J'emploie les comics comme une forme de catharsis, une manière de gérer les troubles personnels, ce que j'ai à l'esprit. Pendant de nombreuses années, j'ai su que nombre de mes problèmes personnels avaient leur source dans mon enfance et, donc, avec Les gratte-ciel du Midwest, j'ai d'écrire des histoires traitant de ceux-ci. Je trouve qu'en écrivant et en illustrant ces problèmes, ils ne paraissent plus en être. C'était ça, mon intention de départ, avec Les Joshua Cotter gratte-ciel du Midwest. Je voulais aussi explorer le concept de la maturité, de ce qui pouvait être la cause de cette transition depuis l'enfance vers l'adulte. Je pense que cela vient du fait que les enfants adorent la vie et on un regard particulier sur le monde et c'est la réalité qui nous en sort. La réalité a tendance à être abrupte. Donc, comme je dépeignais une réalité abrupte, j'ai eu tendance à y injecter de l'humour de manière à ce que la lecture ne soit pas un calvaire. Mais l'ensemble était essentiellement à but cathartique tout en espérant que cela puisse amener des gens à établir un rapport avec les histoires que je racontais et, peut-être, à les aider, eux, avec leurs propres problèmes issus de leur enfance.

Tu as mentionné Driven by Lemons qui n'est pas publié en France. Que peux-tu nous en dire ?
Joshua Cotter : Driven by Lemons était un projet très personnel. Durant l'écriture des Gratte-ciel du Midwest, j'ai divorcé et j'ai commencé à développer des troubles psychologiques : une dépression et des troubles bipolaires. J'ai créé Driven by Lemons pour plusieurs raisons. Tout d'abord, Les grattes-ciel du Midwest était un album très structuré et planifié et je souhaitais travailler sur un projet qui soit plus lâche, plus instantané. Quelque chose que je pouvais emmener avec moi, dans un carnet, et sur lequel je pouvais travailler quand j'en avais envie, à l'opposé de Les gratte-ciel du Midwest sur lequel je ne travaillais qu'en studio. Je voulais explorer les problèmes sous-jacents à ma rupture ainsi qu'à mes problèmes psy. Et, là encore, ça m'a aidé. Je pense que si ça n'a pas été traduit en français, c'est parce que le texte est partie intégrante des illustrations, à de nombreuses reprises. Ou peut-être que ça n'intéresserait pas le public français, je ne sais pas. Mais je pense que si on devait le traduire, ce serait très difficile. C'est un comics très visuel mais quand il y a du texte, il fait partie de l'illustration. C'est, à mon sens, mon oeuvre la plus personnelle et je crois que c'est ce que je ferais de plus artistique en matière de comics, en tant que pure forme d'expression, sans tenir trop compte des aspects commerciaux. Je ne pense pas que ça se soit bien vendu, aux Etats-Unis, mais ça restera probablement le projet le plus proche de celui que je suis. Et je suis aussi très satisfait du produit final. J'espère qu'un jour le public français pourra le découvrir parce que j'en suis très satisfait.

Jusqu'à présent, toutes tes productions sont en Noir et Blanc et tes récits sont résolument indépendants. Comment qualifierais-tu ton dessin et envisages-tu d'utiliser un jour des couleurs ?
Joshua Cotter : Je pense que cela vient de mes influences. Quand je lisais Mad Magazine, c'était en noir et blanc et cette esthétique a toujours prévalu, pour moi, par Joshua Cotterrapport aux comics en couleur de Marvel ou de DC. J'ai fini par être plus attiré par les comics en noir et blanc et même aujourd'hui, les comics en noir et blanc ont ma préférence. Auparavant la raison principale pour laquelle on imprimait un comics en noir et blanc. Or, aujourd'hui, cela revient à peu près au même coût. C'est donc un choix principalement esthétique de ma part. Est-ce que je passerai à la couleur, un jour ? C'est possible. Il y a de la couleur dans Driven by Lemons mais je préfère n'employer la couleur que lorsque cela apporte vraiment quelque chose à l'histoire. J'emploie la couleur afin d'obtenir un retour émotionnel ou encore pour établir un contraste avec d'autres éléments de l'histoire. Mais il y a peu de chances que je fasse un jour un comics entièrement colorisé à la manière des comics de super-héros.

Ton actualité, c'est Déplacement. Ce roman graphique répond au genre de la SF, mais il aborde aussi de très nombreux thèmes, comme l'emprise de la technologie sur les relations humaines. Tu y extrapoles, par le biais d'une invention, la mise en relation virtuelle par l'intrin-net. Peux-tu nous parler de ce 1er volume, pour ceux qui ne l'ont pas encore lu ?
Joshua Cotter : Je ne suis pas très bon vendeur mais je peux en parler, oui. Ce que j'ai voulu faire, avec Déplacement, c'est... Commençons par dire qu'un des gros problèmes que j'ai avec le genre [la SF] c'est qu'on se focalise le plus souvent sur la technologie ou bien les concepts sous-jacents à celle-ci plutôt que sur l'élément humain. Mon idée, avec Déplacement, ça a été de jouer avec les codes du genre sans que Déplacement ne soit de la pure SF. Il y aura des tomes, à venir, qui n'auront que peu de traits communs avec la SF. Mon objectif premier, c'est l'étude de personnages et les relations humaines. Et si j'utilise le concept de l'internet télépathique, c'est parce qu'il s'agit de l'évolution logique, après les téléphones mobiles. On l'a tous vu, depuis 5 ans, dès qu'on se balade dans la rue, on voit les gens le nez penché sur leurs téléphones. On peut facilement concevoir qu'à terme, les communications prendront place sur un plan extra-sensoriel. Cela ne se fera probablement pas par le biais de la télépathie mais ce sera sans nul doute plus pratique que maintenant. Mais on perdra peut-être encore un peu plus le contact avec chacun. Mais, bon, c'est une fiction, c'est spéculatif plus qu'autre chose. Donc, s'il est vrai que j'étudie la technologie en question, je m'intéresse en réalité à des problèmes, à des questions que je me pose comme le fait de perdre le contact avec les gens qui m'entourent. On a déjà tant de mal à communiquer et j'ai l'impression que ça empire. C'est étrange, car la technologie qui nous permet de monter ces murs entre nous pourrait en réalité être facilement employée pour nous rapprocher. Je ne dis pas que c'est impossible. Je crois qu'internet et l'usage que l'on en fait en sont encore à leurs balbutiements, tels des enfants. Et, typiquement, les enfants ne savent pas comment assimiler et employer l'ensemble des informations qui leur arrivent. Je crois qu'on est débordés par toutesJoshua Cotter les informations qui nous parviennent et par tout ce que la technologie nous permet de faire. Mais je crois aussi qu'avec le temps, si on parvient à rester éveillés et que l'on maintient le cap, on aura le potentiel de faire de grandes choses avec ces moyens de communications. L'intrin-net n'étant qu'une possibilité parmi d'autres. Je m'intéresse aussi à d'autres sujets, dans le comics, comme la surpopulation... Des interrogations quant à notre devenir, en tant que civilisation. Je ne dirais pas que c'est une oeuvre politisé mais c'est nettement plus impliqué, socialement, que mes précédents comics. était un ouvrage autobiographique très personnel et je m'efforce d'être plus conscient, socialement, avec celui-ci. Je n'essaie pas d'enseigner ou de prêcher, j'essaie seulement d'observer et peut-être que des lecteurs observeront autour d'eux, eux aussi. Je pense pas que mon discours soit très vendeur [rires] mais je fais de mon mieux pour que les illustrations soient attirantes et je travaille très dur à la cohésion du récit et j'espère, aussi, qu'on trouvera l'histoire divertissante. Je ne sais pas si j'y arrive mais quand je vois que les lecteurs investissent leur temps et leur argent dans la lecture et l'achat de comics, je tiens à ce qu'ils en tirent un certain bénéfice.

Tu utilises aussi une narration graphique très particulière. On pense à ces pleines pages qui contiennent un texte découpé, puis qui se prolonge petit à petit. D'où t'es venue cette idée et serais-tu d'accord pour la qualifier de cathartique ?
Joshua Cotter : Il y a toujours une forme de catharsis dans mon dessin et on la retrouve dans la quantité de détails que je place dans l'illustration. C'et surtout là que ça se trouve : j'arrive à mettre beaucoup de mon énergie dans les dessins mêmes. Mais, à terme, Déplacement traitera de ce qu'est la conscience. Le comics traite de l'idée que j'ai de ce qu'est la conscience, d'où elle réside et de sa nature. Personne n'a les réponses à ces questions : personne ne sait où se trouve le siège de la conscience, dans le cerveau humain. Je vais m'appliquer à définir ce qu'est la conscience et où elle se trouve, juste histoire de, pour le fun. Qui sait ? Personne, donc autant chercher une réponse. L'expérience de la conscience peut-être passive. Elle peut être subjective, aussi : à travers les sens et nos différentes perceptions. Elle peut être très objective, néanmoins, en s'attachant uniquement aux faits. Et j'essaie d'explorer ces différents types d'expérimentation. Et on explore tout ça à travers ce qui arrive à la protagoniste du 4e tome. Déplacement tiendra en sept volumes, chacun ayant son propre protagoniste mais l'héroïne du 4e volume sera la plus important de tous. Et l'abstraction du concept prendra place à travers quelque chose qu'elle vivra et ce sera quelque chose de très subjectif, de très viscéral. Ce sera moins objectif que ce à quoi on est habitués : ressentir les choses, les assimiler puis les répartir en différentes catégories. Ce personnage ne procède pas de cette manière.

Joshua Cotter Si tu avais la possibilité de visiter le crâne d'une personne célèbre, passée ou présente, afin de comprendre son art, ses techniques ou simplement sa vision du monde, qui choisirais-tu et pourquoi ?
Joshua Cotter : Il faut que j'y réfléchisse un peu. Il y a tant d'artistes que j'admire dans l'univers des comics et que je pourrais d'ores et déjà rencontrer ou que je connais. Des artistes qui m'ont grandement influencés comme Toulouse-Lautrec, d'un point de vue du design... En ce moment, l'artiste qui me fascine le plus, c'est Otomo. C'est d'autant plus étrange qu'il est peut-être juste de l'autre côté du trottoir, à cet instant même.

Va le chercher !
Joshua Cotter : Oui, c'est vrai que là, je n'ai pas besoin de super-pouvoirs... Mais j'aimerais bien discuter avec lui et, peut-être, retourner dans les années 80, à l'époque où il travaillait sur un plus grand nombre de bande-dessinées et expérimenter de première main son travail en studio, l'observer à la manière d'une mouche collée au plafond. Je crois que je serais plus intéressé par le fait de l'observer en plein travail que de lui poser des questions, directement. Mes influences évoluent en permanence et Jack Davis est un autre artiste avec qui j'aimerais passer du temps. Peut-être, alors, à l'époque des années cinquante, quand il travaillait sur les premiers bouquins EC. On m'a dit que Jack Davis était du genre à faire 6 ou 7 planches par jour et tu as dû voir son oeuvre, l'incroyable quantité de détails dans ses dessins... J'aimerais bien voir comment il y arriverait. J'ai du mal à trouver une réponse bien précise à tes questions mais voilà en tous cas deux artistes qui ont une grande importance pour moi. J'étais super enthousiaste à l'idée de venir à Angoulême mais aussi à l'idée qu'Otomo y soit aussi. Peut-être que du seul fait de la proximité physique, j'en tirerais une certaine inspiration. Son oeuvre m'a beaucoup inspiré, en tous cas.

Merci Joshua !

Joshua Cotter