interview Bande dessinée

Julie Birmant et Catherine Meurisse

©Dargaud édition 2010

Rencontre… d’une brune habituée à faire rire son crayon dans les pages de Charlie Hebdo. Rencontre… d’une blonde amoureuse de théâtre, de cinéma et maniant le micro sur France-Culture. Rencontre de deux pétillantes complices qui évoquent, en une première heureuse collaboration chez Dargaud, des rencontres mêlant humour, tendresse, émotion avec de Drôles de Femmes. A chacun son tour de passer derrière le micro !

Réalisée en lien avec l'album Drôles de femmes
Lieu de l'interview : Festival d'Angoulême

interview retranscrite
par
16 mars 2010

Bonjour Catherine, bonjour Julie !
Catherine Meurisse et Julie Julie Birmant : Bonjour !

Afin de faire connaissances, pouvez-vous l’une et l’autre nous présenter un peu votre parcours et comment vous êtes arrivées dans « l’univers fantastique » de la bande-dessinée ?
Catherine Meurisse : Moi, je suis dessinatrice, j’ai commencé par la presse, je dessine pour Charlie Hebdo, pour la presse à côté et pour la bande-dessinée depuis 1 an ou 2. J’ai sorti mon premier album l’an dernier, Mes hommes de lettres chez Sarbacane. Je fais des livres jeunesse aussi, j’essaie de me diversifier.
Julie Birmant : Moi je suis plutôt une femme de radio, je fais des documentaires sur France Culture et je vais répondre un peu à la deuxième question du coup, puisque c’est un peu comme ça que l’on s’est rencontrées Catherine et moi. En dessinant tard la nuit, elle a écouté une émission où il y avait Yolande Moreau, une émission dans laquelle justement je racontais ma rencontre avec l’actrice. Cette rencontre qui m’a complètement bouleversée m’a donné envie de faire ce livre. J’ai ensuite commencé mon enquête, fait lire les résultats de mes premiers portraits à Catherine qui était enthousiaste…
Catherine Meurisse : J’ai tout de suite accroché, j’ai tout de suite « vu » pour pouvoir faire une BD et ensuite Julie m’a laissé faire.
Julie Birmant : Ensuite on a fait quelques rencontres ensemble. On a rencontré Anémone au fin fond des Deux-Sèvres…
Catherine Meurisse :… Amélie Nothomb dans son antre à Albin Michel, dans son bureau bordélique !
Julie Birmant : Puis Bretécher parce qu’en fait, pour parler de Dominique Lavanant, j’avais fait une interview où malheureusement je m’étais trompée de prise pour mon micro ! J’ai dû trouver Bretécher comme rescousse qui était une grande amie de Lavanant et qui nous a parlées du coup d’elle-même et de Lavanant ! Là, on était aussi ensemble avec Catherine.
Catherine Meurisse : On a vu Tsilla Chelton, « Tatie Danielle » séparément. Julie pour le bouquin et moi pour Charlie Hebdo. Une femme de théâtre extraordinaire…
Julie Birmant : … elle a traversé tout le siècle, c’est la doyenne de notre bouquin, elle a 90 balais et elle est verte, vive, alerte. Elle raconte toute sa vie et comment elle a commencé à faire rire. C’était une des premières à faire un one-woman show…
Catherine Meurisse : … après la guerre. C’est la deuxième ! (rires)

Donc le point de départ c’est vraiment cette rencontre avec Yolande Moreau, ce que vous racontez dans la BD ce n’est pas du tout fictionnel ?
Julie Birmant : Tout est vrai, c’est un reportage. C’est drôle, on nous pose souvent cette question-là, peut-être parce que cela étonne les gens qu’une jeune femme pas connue ose aller rencontrer ces femmes qui sont toutes célèbres, reconnues. Mais en fait tout est vrai ! Effectivement j’avais écrit des lettres sur du papier à lettre. Parfois Catherine est venue aussi. Le point de départ, aussi, c’est d’aller à la pêche de cette humanité-là parce que ce sont des femmes qui se révèlent en montrant leurs failles, qui révèlent une beauté et que l’on a voulu dessiner, raconter.
Catherine Meurisse : Voilà, loin des clichés, loin des idées toute faites.

C’était justement l’angle que vous aviez choisi, d’aller vers cette humanité, vers quelque chose qui n’apparaît pas ?
Julie Birmant : L’angle, plus précisément, venait aussi d’un intérêt personnel pour comprendre à quel moment on osait se lancer dans cette carrière du rire, tout en étant émouvant. C’est-à-dire de montrer ses failles et d’en rire, comment on ose être une Woody Allen français au féminin. En fait, toutes ces femmes, les doyennes Sylvie Joly, Maria Pacôme, Tsilla Chelton, ont vraiment défriché un terrain totalement inédit. Il y avait certes déjà des femmes comiques, mais elles apparaissaient dans des grosses comédies grasses écrites par des hommes. Mais là, ce sont les premières femmes qui osent se raconter elles-mêmes, de leur point de vue, et faire rire de ça. Je voulais savoir à quel moment elles avaient osé… ne pas être avocate, ne pas devenir mère au foyer. Pour avoir cette vie qui était, aux yeux des autres, une vie scandaleuse ou en tout cas étrange, décalée.

A chaque fois, quand-même, la rencontre se termine pour le lecteur par un gros point d’interrogation car on sent que ces femmes, vous les avez brassées un petit peu. On sent que vous êtes allées chercher chez elles des choses que peut-être elles n’imaginaient pas vous livrer. Cela laisse un peu le sentiment que vous avez participé à une remise en question, pour qu’elles aillent chercher quelque chose chez elle.
Catherine Meurisse : L’exemple le plus frappant c’est celui de Maria Pacôme qui raconte sa vie, même si je pense que ce n’était pas la première fois qu’elle racontait ça, et l’épisode tragique de son frère qui a été fusillé après la guerre. C’est vrai qu’elle s’est confiée, puis soudain elle s’est arrêtée de parler devant Julie (je n’étais pas là pour le voir), émue, bouleversée, parce qu’elle se confiait à une étrangère, finalement. Mais elle ne se trahissait pas non plus en se disant « Tiens, qu’est-ce que je suis en train de balancer dans la nature ?! », non, c’était juste un moment très émouvant que j’ai retranscrit en dessin, d’ailleurs et qui permet de donner un charme, une longévité, au bouquin. En tout cas, cela m’avait plu dans le récit de Julie.
Julie Birmant : En même temps ce sont elles qui disent les choses.

Vous y êtes un petit peu pour quelque chose quand-même ?
Julie Birmant : Oui, mais je veux dire que ce n’est pas de l’intimité volée : elles sont dans un truc de confiance, elles savent que c’est enregistré et c’est fait pour être raconté, donc elles racontent. Nous, ce qui nous a plu, aussi, c’était de raconter ces histoires et de montrer aussi que c’était raconté. Pour l’histoire de Lavanant, on comprend que ce qu’elle dit aux journalistes n’est peut-être pas tout à fait la « vraie » réalité et que parfois il y a l’art du conteur, l’art de la comédienne, qui vient s’ajouter à ça. Ça aussi, ça fait partie de la magie de dire que ce sont des femmes qui ont le talent de transformer leur vie en roman. Toutes ces vies sont des romans et c’est de leur point de vue que l’on les raconte ; de leur point de vue récupéré par moi et mes émotions et redessinées par Catherine. Il y a tout ces prismes, je trouve, qui peuvent enrichir ces histoires.
Catherine Meurisse : Ce qui est amusant c’est qu’Amélie Nothomb est au centre du livre et que c’est bien elle qui transforme très concrètement sa vie en roman. Il y a plein de résonnances au fil du livre.

Cette approche humaine, Catherine, comment vous l’avez abordée, vous qui avez un dessin caricatural, un dessin de presse, comme vous le disiez tout à l’heure pour Charlie Hebdo qui est connoté ? Il y avait quand-même le danger que la transmission de ces émotions via ces rencontres soient peut-être un petit peu soit détruite par un trait caricatural.
Catherine Meurisse : Justement c’est ce genre de projet, que je peux faire en dehors de mon boulot de dessin de presse, qui peut me permettre de sortir de la caricature. Je savais bien le danger de la caricature et je ne voulais pas en faire. Je savais aussi qu’il ne s’agissait pas de faire un dessin réaliste, que je ne suis pas capable de faire. Donc, tout naturellement, et vraiment emballée par le texte de Julie, j’ai trouvé un dessin intermédiaire entre la caricature et le portrait réaliste. Les choses se sont faites vraiment naturellement, en étant très consciente de ce danger. La caricature, ça rend les gens assez moches. Mais là, c’est un livre d’hommages, on était là pour dire qu’on aimait vraiment ces femmes et qu’il ne fallait certainement pas que je les défigure, ça ne me serait même pas venu à l’esprit de faire ça.

En même temps, ça allège un peu cette charge émotionnelle qui est importante quand on entre dans l’intimité d’artistes. Un trait plus réaliste, plus chargé d’émotion, aurait ajouté au pathos peut-être et que cela n’était pas nécessaire. Il y a un très bon équilibre.
Catherine Meurisse : Oui, un juste milieu parce qu’il y a eu une alchimie qui s’est faite…
Julie Birmant (malicieuse) : … parce qu’on s’entend bien !

Oui, donc ça a bien fonctionné. Vous n’avez pas eu envie de…
Catherine Meurisse : …faire des enfants ? Non ! (rires)

Mais non… Julie, vous n’avez pas eu envie d’interviewer Catherine ?
Julie Birmant : Comment ça ? De faire de Catherine un personnage ? Mais elle est trop jeune !
Catherine Meurisse : Et je ne suis pas si drôle que ça ! (rires)
Julie Birmant : Ce sont toutes des femmes qui ont déjà vécu leur vie. A l’exception d’Amélie Nothomb, à qui on espère encore de longues et de longues années, elles sont déjà toutes « mûres » et sont parfois des grands-mères. C’était aussi ça qui nous intéressait : être des jeunes femmes qui allaient à la rencontre de ces femmes qui avaient déjà « vécu » et qui avaient peut-être un secret à transmettre, le secret de leur humanité…
Catherine Meurisse : …d’ailleurs les 2 portraits que je trouve vraiment bouleversants, ce sont ceux de Pacôme et de Chelton, qui sont les doyennes du bouquin. On a des souvenirs d’après guerre, c’est extraordinaire tout ce qu’elles peuvent raconter.

Pacôme, en particulier, c’est ça qui est génial : elle est plus identifiable que Chelton parce qu’on l’entend parler, on entend la tonalité de cette voix particulière.
Julie Birmant : Oui, il y a un contraste entre sa façon de traiter son chat de tous les noms et de l’aimer en même temps, de me houspiller et d’en même temps m’accueillir au champagne, dans sa décapotable. Mais c’est aussi ce qui nous a plu, de voir que toutes ces femmes avaient une liberté de ton et d’esprit hallucinante, et toutes tellement différentes. Pacôme, elle m’accueille dans sa BMW décapotable, il pleut, donc la capote est relevée ! Nothomb dans son « antre »…

Catherine Meurisse : …Anémone en survêtement, avec son maillot de bain dans la poche parce qu’on allait se baigner chez les voisins !
Julie Birmant : Yolande Moreau dans son potager, Sylvie Joly dans son grand appartement parisien du 7e arrondissement…

A la fin de l’ouvrage vous remerciez d’autres femmes qu’on suppose que vous avez rencontrées, pourquoi ne font-elles pas partie du bouquin ?
Julie Birmant : Ce bouquin fait déjà 100 pages ! Vous imaginez déjà le travail de Catherine pour dessiner 100 pages de BD, il fallait aussi que je ménage ma monture !
Catherine Meurisse : J’ai fait un choix personnel. C’est vrai que Julie a vu et interviewé beaucoup de monde, des nanas très intéressantes aussi, vraiment. Mais on a voulu en choisir 10. Celles qui nous évoquaient des choses personnelles aussi… C’est un choix très personnel.

Il y a une suite de prévue ?
Julie Birmant : La suite est possible mais pour l’instant… est-ce que ce sera avec ces femmes ou avec des hommes féminins ? (sourire)
Catherine Meurisse : Tout est possible, tout est possible.
Julie Birmant : Ces femmes ont ouvert des voies, des pistes, de l’humour et de l’émotion que peuvent aussi explorer les hommes. J’ai dernièrement vu un spectacle de Guillaume Gallienne et j’ai vu à quel point il était redevable à toutes ces femmes, de son art qui est grand !

Êtes-vous des lectrices de bandes-dessinées, en lisez-vous beaucoup ?
Catherine Meurisse : « Beaucoup », moi non. Très peu même, mais je trouve qu’on ne lit jamais assez. J’ai déjà plein de bouquins de littérature qui m’attendent… la BD, ça attendra ! (éclat de rires).
Julie Birmant : Moi j’en lis beaucoup parce qu’en fait, j’ai beaucoup à découvrir. Je ne suis pas née, comme Catherine, dans la bande-dessinée. Elle lit depuis qu’elle a 3 ans !
Catherine Meurisse : Comme tout le monde !! (rires)
Julie Birmant : J’ai beaucoup à rattraper et elle me guide dans mes lectures ; elle me donne des piles et des piles de livres à lire.
Catherine Meurisse : Ma culture, ça n’est, pas vraiment la BD, en fait. C’est plutôt le dessin d’humour, le dessin de presse : Sempé, Steinberg, Ungerer, Quentin Blake… Ce sont ces mecs-là que j’admire vraiment. La BD, je l’ai découverte plus tard. J’ai découvert Bretécher très tard, Reiser assez tard aussi. C’est vrai que les grands illustrateurs me bouleversent, je les trouve géniaux.

Et donc, si vous aviez la possibilité de visiter le crâne d’un autre auteur de BD, chez qui vous iriez voir comment ça se passe ?
Catherine Meurisse : J’ai plein de noms qui défilent dans la tête…
Julie Birmant : Ben… Steinberg ?
Catherine Meurisse : Steinberg, c’est pas un auteur de BD… Oui, bon, si c’est le cerveau d’un dessinateur que je pouvais visiter, ça serait celui de Steinberg parce que je crois que c’est un véritable labyrinthe et que j’aimerais bien m’y perdre.

Est-ce que votre rencontre vous a donné envie d’avoir d’autres projets ensemble ?
Catherine Meurisse : Oh oui ! C’est sûr que ça s’est tellement bien passé que oui, on pourra faire d’autres choses ensemble.
Julie Birmant : Nos sensibilités sont compatibles et c’est rare !
Catherine Meurisse : On ne s’est pas marché sur les pieds ! C’est super. (rires)

Merci !