interview Bande dessinée

Maël

©Futuropolis édition 2010

Maël s’est imposé comme dessinateur de grand talent, en peu d’albums. Quasi autodidacte en matière de démarche artistique, il se caractérise par un dessin « tremblotant », rehaussé de lavis ou d’aquarelles, qui s’avère néanmoins d’une grande justesse. Après un Tamino timide, une consécration avec Les rêves de Milton, il poursuit aujourd’hui une enquête poignante durant la première guerre mondiale, offerte par le scénariste Kris : Notre mère la guerre (Futuropolis). La puissance de l’œuvre nécessitait qu’on s’intéresse de près à ce jeune auteur, à suivre de très près…

Réalisée en lien avec l'album Notre mère la guerre T2
Lieu de l'interview : le cyber-espace

interview menée
par
1 décembre 2010

Pour faire connaissance avec les lecteurs qui ne te connaissent pas, peux-tu te présenter : comment en es-tu venu à faire de la BD, quels sont tes précédentes œuvres ?
Maël : Je crois que c'est à mon père que je dois cette vocation ; il lisait pas mal de bande dessinée, et de Lucky Luke à Corto Maltese, en passant par les bouquins de Bourgeon, Loisel, Reiser, Moebius, j'ai eu à portée de main un éventail assez large de récits de toutes sortes ; comme je dessinais plutôt facilement, mes parents m'ont encouragé à cultiver cette passion raisonnablement, sans oublier le reste… Après des études à Sciences Po, je suis finalement devenu graphiste, en agence puis en freelance. Parallèlement, je continuais à produire des histoires courtes en BD, cherchant un style de dessin et de récit qui me ressemble, montrant mon travail à Angoulême, progressant au contact d'amis devenus auteurs avant moi (Tello notamment). Un agent d'illustrateurs contacté indirectement par Glénat m'a propulsé dans l'aventure Tamino, débuts difficiles mais premiers pas dans le métier...

© MaëlEst-ce qu’on peut dire que la reconnaissance publique et critique a véritablement découlé de ton premier diptyque chez Aire libre, Les rêves de Milton ?
Maël : Ma vraie naissance en bande-dessinée, c'est Les rêves de Milton, avec Ricard et Féjard, publié dans la collection Aire Libre. C'est à ce moment-là que j'ai trouvé les gammes de ma petite musique, et ce projet a été déterminant non seulement en termes de reconnaissance (modeste encore, tout de même), mais aussi de collaboration, de rencontres. Sylvain Ricard, puis Sébastien Gnaedig et Claude Gendrot (tous deux éditeurs à l'époque chez Dupuis, aujourd'hui chez Futuropolis), sont devenus des amis, et de précieux compagnons de métier, avec qui je compte bien continuer à travailler aussi longtemps que possible.

Avec Notre mère la guerre, selon moi, Kris a atteint un niveau exceptionnel dans son art de scénariste… C’est un cadeau sublime, non ?
Maël : Je le réalise aujourd'hui, oui ! Je crois qu'au début de ce projet, nous étions encore en attente l'un vis-à-vis de l'autre, sentant bien nos capacités respectives, mais encore fallait-il que le projet sur lequel on travaillait conduise à une osmose qui les sublime, justement. Ce qui est impressionnant avec Kris pour Notre mère la Guerre, c'est qu'il crée constamment les conditions pour ça : la matière de son scénario est considérablement riche, mais il sait distiller ce qu'il faut pour laisser de la place à l'imagination, aux sentiments, à la subjectivité, et il ne verrouille que ce qui est nécessaire à la maîtrise de l'intrigue. C'est exactement ce qu'il me faut pour « provoquer » mon dessin, pour générer des idées de mise en scène et de cadrages qui vont vers l'émotion, au plus près des personnages. C'était déjà à l'œuvre dans Les Rêves de Milton je crois, mais Sylvain Ricard et Fred Féjard avaient « bouclé » le scénario d'avance. Pour Notre Mère la Guerre, Kris n'a qu'une ou deux scènes d'avance sur moi, nous sommes dans une sorte d'entraînement et de dépendance mutuelle pour faire avancer le récit. Ceci étant dit, son art de scénariste est également remarquable sur d'autres livres au format très différent, par exemple Un Homme est mort et Le monde de Lucie

© MaëlComment approche-t-on le dessin d’un tel récit, à la fois pour donner la juste mesure de l’horreur, sans jamais tomber dans le pathos ? T’es-tu beaucoup documenté, es-tu allé en « repérages » ?
Maël : Je n'ai pas la prétention d'avoir une recette infaillible (d'autant que mon dessin ne l'est pas), mais ce qui semble le mieux fonctionner, c'est l'immersion. Immersion dans le contexte, d'où la nécessité de beaucoup lire et beaucoup regarder ; la documentation est donc abondante, il faut éviter qu'elle soit impérative. Immersion dans le récit, ensuite, précisément pour éviter que le sujet et la reconstitution prennent le pas sur les personnages et leur histoire ; c'est pourquoi je demande à Kris de ne pas écrire case à case, mais de produire une sorte de nouvelle dialoguée, ou de prose séquencée. J'ai besoin de libertés d'interprétation pour investir ma propre émotion de lecteur dans l'histoire qu'on raconte.

« Dessiner la grande guerre » n’est-il pas un exercice qui mine le moral, à la longue ?
Maël : Oui et non. Disons que j'ai toujours eu un faible pour les histoires dures ou mélancoliques. Je me crois moins doué pour raconter l'enthousiasme ou la légèreté. Donc, du moment que je me sens stimulé par l'histoire, peu m'importe qu'elle soit plombante ou non. Je vais même, parfois, jusqu'à écouter une musique qui me plonge encore davantage dans l'émotion que telle ou telle scène veut suggérer. C'est, encore une fois, une question d'immersion. Ensuite, quand la journée de travail est finie, j'écoute un morceau bien pop ou bien rock'n'roll, je regarde mes enfants jouer et me voilà revenu à une vie plutôt joyeuse !

Est-ce qu’il y a des compartiments du dessin qui te posent encore des problèmes ? Lesquels ?
Maël : Je suis autodidacte, donc du point de vue de la technique de dessin, j'ai encore beaucoup de lacunes (par exemple, le dessin des pieds, la maîtrise des très gros plans), que je compense/cache avec le style et le cadrage. Beaucoup de dessinateurs de BD font ça, de Pratt à Mignola, en passant par Loisel ; dans la mesure où le dessin est peu académique, il faut privilégier l'interprétation, la justesse d'attitude. Je rencontre encore des difficultés à être juste et nuancé dans les passages qui mettent en scène les femmes, par exemple. Je me réfugie dans le code, le minimum graphique, mais il faudra bien que j'apprenne à incarner ce genre de personnages. C'est le défi de mon prochain projet, d'ailleurs, dont le personnage principal sera une femme.

Comment Kris te livre t-il le scénario ? Storyboard ? Tu interviens beaucoup sur cette narration ?
Maël : À ma demande, Kris livre une sorte de nouvelle dialoguée, contenant des indications de mise en scène et de découpage (début/fin de planche par exemple), mais je suis libre de retravailler tout ça à condition de ne pas couper ou remonter son scénario d'une scène à l'autre. Je réalise alors un storyboard assez abouti, qui est ma première proposition de mise en images, et qui souvent est validé comme référence pour les étapes suivantes. J'interviens donc dans la narration à la manière d'un chef opérateur et/ou directeur de la photo, je m'empare des mots de Kris pour en faire une proposition visuelle, à la fois narrative et esthétique. Nous discutons également, de temps en temps, des scènes qui nous attendent, et Kris est très ouvert à ce petit ping-pong narratif au cours duquel on échange des idées sur la forme comme sur le fond de notre histoire...

© Maël

Ton style graphique est assez particulier : le trait semble trembler, mais au final, il s’avère d’une redoutable justesse… Comment en es-tu arrivé à ce phénomène ? Est-ce qu’on peut le comparer à de l’impressionnisme ?
Maël : Impressionnisme, je ne sais pas... et je ne sais pas non plus comment tout ça arrive sur la feuille. Disons que j'essaie de trouver le juste équilibre entre contrôle et accident, et mes choix techniques vont dans ce sens. Beaucoup de dessinateurs font le choix, de plus en plus, de ne pas encrer et de confier le maximum de choses à l'étape de mise en couleurs numérique. La plupart du temps, je trouve que ça donne un mauvais résultat du strict point de vue de la bande dessinée : trait quasi absent, manque de dynamisme, tout devient égal et mou, les couleurs surnagent, peinent à compenser les faiblesses du dessin... J'ai plutôt tendance à chercher l'inverse : j'encre avec une plume assez dure et nerveuse, par dessus un crayonné assez précis pour être juste, mais un peu flou pour laisser une marge d'interprétation à l'encrage. Comme j'ai une légère tremblote et que j'encre vite, ça donne ce trait accidenté, mais fin et, j'espère, expressif. L'aquarelle est l'évident prolongement de cette démarche : il faut travailler assez vite, sans repentir, dans un mélange de préparation et de spontanéité qui laisse de la place à l'imprévu. J'ai souvent remarqué que lorsque je demandais à mes étudiants en illustration d'adopter une technique plus risquée, qui leur laisse moins de contrôle, le résultat était meilleur d'un point de vue strictement esthétique.

Quels sont tes auteurs références ? Et sinon, quelles sont tes dernières bonnes lectures ?
Maël : Je pourrais en citer beaucoup, en passant par les peintres (Schiele, Gauguin, Hokusai, Goya...), cinéastes (Murnau, Leone, Les frères Cohen, Tavernier, Myasaki...), écrivains (Faulkner, Hemingway, Conrad, Hugo, Sand...) et photographes (D. Lange et W. Evans, Cartier-Bresson, Slagado...) qui continuent de m'influencer aujourd'hui... Pour rester aux influences BD, par ordre d'apparition de la prime enfance à l'âge adulte, je citerais Morris, Hergé, Pratt, Gir/Moebius, Loisel, De Crecy, Mignola... Mais je m'intéresse beaucoup au travail de dessinateurs d'aujourd'hui, Blain, Guibert et Blutch par exemple, dont la virtuosité est un mystère assez stimulant pour moi... Mes dernières bonnes lectures sont deux romans, La réserve de Russel Banks, et Yanvalou pour Charlie de Lyonel Trouillot ; et en bande dessinée, Les Carnets ukrainiens d'Igort, 5000 km par seconde de Manuele Fiore, Fais péter les basses Bruno de Baru. Ah, et j'allais oublier Tintin au pays de l'Or noir en fac-similé couleurs, par un petit jeune qui débute...

© MaëlNotre petit doigt nous a dit que tu étais aussi leader d’un groupe de trash-rock, « Hitchcock go home »… C’est toujours le cas ? Tu joues du gaffophone ?
Maël : Je suis toujours à la tête d'HitchcockGoHome, oui, même si depuis deux ans l'activité du groupe est ralentie par nos boulots et nos vies de famille... Mais ce n'est pas du trash-rock ! On appelle ça "folk-post-rock" faute de mieux, c'est un peu comme si des compositions sorties d'un banjo ou d'une sèche sous influence Nick Drake ou Neil Young devenaient des morceaux électriques, plus étirés et plus complexes, en les transformant à 5 (dont trois guitares)... Je joue du banjo, de la guitare et de quelques autres instruments bizarres et folkloriques, mais pas de gaffophone, trop risqué...

Quels sont tes autres projets ? Tes envies ou tes rêves ?
Maël : Je suis en train d'écrire mon premier scénario en tant qu'auteur complet, un triptyque qui sera publié par Futuropolis encore, et qui tourne autour du personnage de George Sand. Ça faisait longtemps que je voulais écrire quelque chose d'un peu consistant, les premières notes de ce projet remontent à 2004, donc je suis sacrément content de m'y mettre pour de bon ! Ensuite, j'ai d'autres envies bien sûr, seul ou avec d'autres (mes collaborations avec Ricard, Bauza et Kris ne s'arrêteront pas là !), et notamment des envies de lumières, couleurs, paysages et personnages différents... J'aimerais bien, aussi, faire un ou deux albums illustrés destinés à la jeunesse. Et avec HitchcockGoHome, nous devons enregistrer un troisième album et reprendre les concerts... Mais bon, le temps manque, alors, un livre après l'autre et c'est déjà pas mal...

Si tu avais le pouvoir cosmique de visiter quelques heures le crâne d’un autre auteur/artiste, ce serait qui et pour y trouver quoi ?
Maël : Joker ! J'aime apprendre des choses sur la manière de faire des artistes que j'admire, mais je ne veux pas lever le voile sur le mystère de leur inspiration, en croyant trouver je ne sais quoi... Le secret de la longévité, de l'inspiration et du plaisir renouvelé me préoccupe un peu, mais c'est tout. Si un jour je me sens « sec », replié sur un savoir-faire vide de sens et d'énergie créative, je me tournerai vers des boulots moins créatifs, plus rationnels, et la vie continuera…

Merci Maël !

© Maël