L'histoire :
Naphtalène, une demoiselle longiligne, à la touffe de cheveux brune frisée posée sur la tête telle une toque plongeant sur ses yeux que l’on ne verra jamais, en jeans aux extrémités repliées, baskets blanches et pull over orange trop long au col roulé, fume tranquillement une sorte de cigare, assise inconfortablement sur le dos d’un dauphin en bronze, au-dessus d’un bassin, dans le jardin des plantes de Paris. Là, un ecclésiaste dépassant de l’eau au niveau du cou lui demande poliment de l’aider à faire chuter la pierre à laquelle il est attaché, afin de l’emmener au fond. Celle-ci s’exécute, mais l’homme bien trop grand pour le bassin, doit abandonner sa veine tentative. Celui-ci récupère son sabre, mais pas son fourreau, ce qui énerve Marconi, l’ami morse aux dents longues de Naphtalène. Puis nos trois comparses se dirigent vers la galerie paléontologique, où cette dernière réside, à l’intérieur d’un squelette de baleine. Prenant un thé, l’ecclésiaste révèle avoir fait partie du 6e Enclumiers-zingueurs à cheval. En voulant traverser la Seine, il a coulé son amphibie individuel. Pas de soucis, Naphtalène sait où trouver un amphibie de rechange… S’ajoute à ce premier chapitre les épisodes La guerre du Feuheuhh, Inversion des facteurs, La 47eme vu du mont Fuji, Mort ou vivant c’est la même chose, le Doubletigre (inachevé), Lily Few Few. ainsi que des reproductions d’originaux.
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
F'murrr, de son vrai nom Richard Peyzaret, né à Paris en 1946, démarre dans le journal Pilote en 1971, où il propose des histoires courtes. La plupart, réunies ici, ont déjà été publiées dans l'album Tartine de clous. Deux ans plus tard, au même endroit, il débute sa plus fameuse « série », la bien nommée le Génie des alpages. On n'essayera même pas d'expliquer ce qui fait la saveur de ces histoires, l'excellente postface de Victor Macé de Lepinay, proposée dans cette superbe édition hommage, s'en occupant avec force habilité. Tout au moins pouvons nous affirmer que si ce journal a été le réceptacle de bien des histoires insolites et originales, F'murrr détient sans doute, avec Fred et ses univers, la palme de la plus pure poésie iconoclaste de la bande dessinée. Mais cela serait sans évoquer les références culturelles nombreuses et pointues, parsemées ça et là, touchant à la littérature, la peinture (flamande entre autres), l'histoire, souvent moyenâgeuse, ou encore au Japon. Grouillant de personnages entrant et sortant, tels sur les planches d'un théâtre, s'exprimant dans des dialogues à énigmes, justement clin d'œil aux dites références, tout ce beau monde – gardien de station de métro, Néandertalien, morse parlant, cardinal, maître japonais – s'échange des politesses dans un univers muséographique où tout peut arriver. D'ailleurs, les 11 dernières planches inédites, datées 1981, nous entraînent au sein d'un récit exigeant et onirique vers des cases d'un blanc aveuglant, vers le mystère – celles-ci étant inachevées. Suite au décès de l'auteur, sans descendance, en 2018, ce sont deux amies proches, Elisabeth Walter et Barbara Pascarel qui ont été mandatées par ses sœurs afin de gérer la succession. Une dation a été organisée auprès de la BNF, afin de régler les droits. Œuvres réparties ensuite entre Musée de la bande dessinée d'Angoulême et le musée Tomi Ungerer de Strasbourg pour les illustrations. Des expositions vont être organisées, d'abord à Strasbourg du 6 mars au 30 août 2026, puis à Angoulême courant 2028. Les éditions 2042 quant à elles ayant été chargées de rééditer et mettre en avant les œuvres devenues indisponibles ou rares de l'auteur, dans un programme éditorial exigeant. Ce premier bel album grand format 24,5x32,5 cm à la couverture nacrée, marquée à chaud, imprimé sur un papier Munken Lynx Rough de 150g, s'il présente une œuvre de jeunesse qui pourra paraître déstabilisante pour tout lecteur peu curieux d'aujourd'hui, constitue cependant un indispensable pour les esprits amateurs de belles choses et gourmands de cette littérature dessinée ubuesque des folles années 70. Les bonus dessinés et la postface de 8 pages érudites et riches de sens en constituant une part non négligeable. L'occasion d'aller redécouvrir cet auteur si particulier.