L'histoire :
« C'est dur parce que tu ne m'as jamais rien raconté. J'ai toujours dû y aller par déductions. Obsédée par les non-dits, les fragments à rassembler. Pour comprendre ce qui était allé de travers, et si c'était ma faute ». Sous le soleil de Venise, Rita, ayant toujours été considérée comme « bizarre » joue, adolescente, dans la petite cour de la maison familiale. Sa mère peint une piéta, portant une mouche sur le pied, pour la petite église du quartier. « Il faut toujours ajouter le diable » confie t-elle. Un saut dans le temps, aujourd'hui dans un hôpital. Francesca, la sœur de Rita, lui rend visite. Cette dernière a été hospitalisée après être tombée dans un état catatonique il y a quelques semaines, dont seul son sourire constant ressort. Un mois plus tôt, son amant était mort d'un bête accident. Souvent dehors, par beau temps, elle est posée sur un fauteuil, à l'orée du bois jouxtant l'établissement. Tandis que Francesca la rejoint, pour lui faire la lecture de la Peste, d'Albert Camus, qu'elle aime bien, elle lui propose une pomme, qu'elle se met à éplucher. Soudain, elle se coupe. Rien de grave, mais cela va considérablement changer le comportement de Rita. Pourquoi cet état ? Et qu'est-ce qui a changé aujourd'hui ?
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Si la sœur est folle, l'éditeur ne l'est pas, en publiant ce magnifique petit ouvrage cartonné, finement peaufiné, aux mords bien creusés, au tranchefile, et à la couverture Soft Touch dévoilant un dessin bicolore jaune et noir, parfois tramé, sobrement stylisé. Iris Biasio, née à Vitadella dans la province de Padoue, est multi-diplômée, dont en techniques de gravure. Ce premier roman graphique paru en 2022 a déjà été primé deux fois en Italie (à Trévise et Lucca). Elle nous invite avec force à partager l'accompagnement difficile de (sa ?) la sœur de Francesca, internée dans un asile, après s'être réfugiée dans un mutisme total suite à un choc psychologique inexpliqué. Au-delà de son style graphique remarquable, qui nous rappellera un peu un autre ouvrage dramatique s'étant soumis au même choix esthétique (Comme une pierre, Lukas Ioanathan, 2024), l'autrice déroule un scénario maîtrisé, au sein duquel les flashbacks subtilement saupoudrés évoquent la maladie de Rita, jusqu'à son explication incroyable à la page 76. Là où d'autres récits documentaires sur le même sujet auraient peiné à sortir d'un simple témoignage de parcours médical et familial lourds et compliqués, Iris Biasio réussit le tour de force d'une création (presque) fictionnelle, à la tonalité fantastique, d'où émerge, parfois, des buissons piquants ou de l'eau montante stagnante (l'Aqua Alta de Venise), le réalisme nécessaire au traitement dramatique de l'histoire. Et pourtant, l'aspect clinique reste présent. Si Rita est folle, on adore plonger dans ses yeux noirs profonds, et l'on applaudit Iris pour sa douce folie créatrice ! Un récit coup de poing.