L'histoire :
On observe une imagerie très souvent masculine dans les représentations de la préhistoire. A l’âge de pierre, ce sont souvent eux que l’on voit chasser, tailler le silex ou dessiner sur les parois des cavernes. Mais l’iconographie de l’ère glaciaire (- 40.000 à -10.000 ans environ) raconte une toute autre histoire : presque toutes les figures humaines peintes ou sculptées sont des femmes. Quelles étaient ces sociétés leur accordant autant d’importance ? Comment en est on venu à une situation inversée ? Ulli Lust remonte le fil et dépeint le véritable rôle de ces femmes. Un monde où l’empathie était essentielle à la survie de notre espèce. Où chacun avait sa place. Au long de 13 chapitres, l’autrice analyse les traces, dissèque les sources, raconte et dépeint ce monde ancien à l’aide d’un mélange exigeant de textes illustrés et de cases narratives au douces couleurs.
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
La couverture nous prend presque par surprise, mélangeant assez habilement une entrée de grotte, où l'art humain va opérer au fil de ces lointains millénaires glacés, et celle d'un utérus, symbole de la féminité et de la fertilité. Il fallait oser, Ulli Lust l'a fait. Cette autrice allemande a été révélée par son multi primé Trop n'est pas assez paru en 2010 déjà chez Ça et là, et évoquant avec force son trip en Italie et Sicile avec une « copine ». Cela dit, on ne l'avait pas relue depuis le non moins bon Alors que j'essayais d'être quelqu'un de bien en 2017. Soit pratiquement dix ans, pour terminer ce premier tome (seulement) d'une exploration proto historique minutieuse, réalisée avec passion. L'ouvrage débute doucement, tentant d'expliquer le cheminement de l'autrice pour aborder ce sujet, évoquant les traces les plus « modernes » de ses questionnements, relayées par des œuvres d'art classiques, avant de se fixer sur des petites sculptures paléolithiques et glisser doucement et entièrement vers cette période dans le chapitre 2. Dès lors, se débarrassant de pages peu intéressantes pour elle, et d'un dessin purement descriptif, elle s'engage dans une évocation du passé absolument passionnante, mêlant avec une grande maîtrise des explications scientifiques rendues compréhensibles, à un dessin coloré, vivant, rendant avec force son évocation de temps passés. La mise en page est fluide, aérée, parsemée de belles idées graphiques, et l'on ressent chez elle un réel plaisir à conter. Si l'on a l'impression parfois de « perdre » quelque peu le sujet de base fixé – sur l'élément féminin – c'est en fait par erreur, tant Ulli Lust nous démontre combien la femme (les femmes), quelles soient simples « accompagnatrices » de la vie (et c'est déjà beaucoup) ou chamane (elles ont été nombreuses), ont influencé notre préhistoire. Les époques suivantes ont tenté d'effacer tout ça. C'est un réel privilège que de pouvoir découvrir cette autre réalité, enfouie, qui a perduré pourtant longtemps dans certaines tribus isolées. Malheureusement, le temps fait son office, et pas que dans le bon sens lorsqu'on pense société humaine. Ce livre, à conseiller entre autres à tous les centres de documentation, pourra paraître clivant ou complexe par son sujet et sa densité, mais c'est en fait une immersion instructive, belle et bouleversante, que l'on recommandera avec force à tout un chacun. Un futur manuel ?