L'histoire :
Dans les années 1930, à Amiens, Joseph Dupuche épouse Germaine, la fille d’un receveur des postes. Lors du repas de mariage, les discussions sont cordiales mais teintées d’inquiétude : le beau-père aurait préféré voir sa fille épouser un fonctionnaire, gage de stabilité. Joseph, ingénieur fraîchement diplômé, assure pourtant tenir sa chance ailleurs. Faute de débouchés en France, il a accepté un poste de directeur à la Société anonyme des mines de l’Équateur. Le départ est imminent. Avant de quitter le pays, Joseph promet à sa mère, qui l’a soutenu durant ses études, de lui envoyer chaque mois une part de son futur salaire. À Paris, le couple rencontre M. Grenier, administrateur de la société, qui confirme leur expatriation. Joseph remplacera un ingénieur devenu instable, isolé dans la jungle, vivant avec une Indienne et sombrant dans l’alcool local, la chicha. Grenier remet au jeune homme une avance partielle en espèces ainsi que deux lettres de crédit à retirer à Panama et à Guayaquil. La traversée en paquebot est fastueuse, l’escale à Panama idyllique. Mais l’illusion s’effondre brutalement au fur et à mesure : la société minière fait faillite, les fonds promis ne viendront pas. Pris au piège d’un continent étranger, privés de ressources et de repères, Joseph et Germaine voient leur rêve d’ascension s’écrouler. L’épreuve fissure leur couple. L’amour des débuts se heurte à la désillusion, et leurs chemins, peu à peu, divergent...
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Le scénariste Jean‑Louis Bocquet poursuit son travail d’adaptation des « romans durs » de Georges Simenon en proposant une lecture sensible et contemporaine de Quartier nègre, rebaptisé en version hispanique pour l’occasion. Ce changement de titre, qui atténue une connotation aux accents racistes (Les dix petits nègres d'Agatha Christie est devenu Ils étaient dix), s’explique aussi par le fait que le dessinateur catalan Javi Rey l'a d'emblée traduit en espagnol. Le titre est resté. Le récit s’inscrit pleinement dans l’univers simenonien : celui des illusions et des destins qui déraillent. À travers Joseph et Germaine, jeune couple parti chercher fortune en Amérique du Sud, Simenon explore moins une aventure exotique qu’un glissement progressif vers la désillusion. Leur mariage ressemble davantage à une tentative d’évasion sociale qu’à une véritable histoire d’amour. Tous deux veulent fuir une existence étriquée, rêvant d’ailleurs et d’ascension. Mais ce rêve d’exil se fissure rapidement. Dans ce Panama peuplé d’expatriés, d’aventuriers et de déracinés, chacun semble poursuivre une fuite personnelle. Simenon dissèque avec finesse les ambiguïtés du regard occidental sur les populations locales, notamment cette fascination pour un mode de vie perçu comme plus libre, débarrassé des contraintes sociales européennes. Derrière l’exotisme apparent affleure surtout la violence d’un monde colonial traversé par les rapports de domination, les illusions et les désirs contradictoires. Graphiquement, Javi Rey livre un travail remarquable. Son dessin élégant, expressif et lumineux restitue à la fois la moiteur tropicale, la tension psychologique et la fragilité des personnages. Les ambiances sont particulièrement soignées, entre douceur des paysages et malaise latent, renforçant la dimension intime et tragique du récit. Au final, Barrio Negro s’impose comme une adaptation solide et nuancée d’un des romans durs les plus troublants de Simenon, une histoire d’exil et de désillusion qui résonne encore d'une étonnante modernité.