L'histoire :
Paris. Fin des années 1980. L’enfant la regardait, fasciné. Il croyait l’avoir déjà vue quelque part, mais sans savoir où et quand. Peu importe, elle était là, attirant son regard entre les colonnes du Palais-Royal. Tout le monde l’écoutait chanter, sauf lui qui la regardait. Il était captivé par ses lèvres qui accompagnent ses gestes. Il ne comprenait pas ce qu’elle chantait, aucun son ne venait jusque dans son cœur. Le petit garçon n’entend pas, c’est ainsi, et il ne s’en plaint pas. Il voyait les yeux de la chanteuse se fermer, son corps se mouvoir, une larme couler, ses lèvres bouger avec douceur. Ses lèvres étaient aussi expressives que ses yeux. Ses mains voulaient tout dire, elles caressaient l’air comme les mots. Elles modulaient les sons, allant vers les gens et les liant. L’enfant était suspendu à ses lèvres et au silence qui l’entourait. Aucune frontière ne pouvait plus s’imposer à lui, il se sentait désormais libre. Et pour une fois, il oublia tout. Il oublia tout ce qui lui était arrivé, tout ce qu’il avait vécu, toutes ses peurs et ce nouveau monde qu’il cherchait à fuir. Il n’avait jamais rien demandé à part de pouvoir jouer, rire et courir. À partir de ce moment-là, le jeune enfant s’était promis de ne pas l’oublier. Car il avait compris qu’entendre ne voulait plus rien dire. La vue de cette femme qui chantait entre les colonnes du Palais-Royal lui apporta tant et pour toujours…
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Aleksi Cavaillez propose ici un récit intime, nourri d’éléments autobiographiques, qui explore la surdité à hauteur d’enfant tout en s’éloignant du simple témoignage. L’histoire s’ancre dans le Paris de la fin des années 1980, où une étudiante devient peu à peu le lien fragile entre un jeune garçon enfermé dans le silence et le monde qui l’entoure. Pour ce faire, l’auteur adopte une construction diffuse, mêlant plusieurs fils narratifs. Ainsi, le parcours de l’enfant, marqué par l’isolement et la difficulté à trouver sa place, résonne avec d’autres trajectoires, notamment celle de la jeune femme qui l’accompagne. Cette mise en parallèle élargit le propos et évite l’écueil d’un récit uniquement centré sur le handicap. De plus, le récit se distingue aussi par sa manière de traduire une expérience sensorielle particulière : les silences, les ruptures de communication et les tentatives de lien sont au cœur de la narration. Sans trop appuyer le trait, ce parti-pris montre comment d’autres modes de perception peuvent se construire. Graphiquement, le crayonné noir et blanc accentue cette approche dans la mesure où le dessin privilégie les ambiances et les sensations, avec des séquences parfois muettes qui traduisent l’intériorité du jeune garçon. En fin de compte, L’Écoute s’impose comme une œuvre sensible et maîtrisée, qui interroge autant la communication que la place laissée à celles et ceux qui en sont privés.