L'histoire :
En discutant avec son conjoint de leurs prochaines vacances, une journaliste évoque l’idée d’une île isolée en Grèce. Le soir même, Facebook leur propose à tous deux un séjour sur une île grecque. Coïncidence troublante ou preuve que leurs téléphones les écoutent ? Elle décide de transformer ce doute en enquête et propose à sa rédaction une investigation sur la surveillance ordinaire, imaginant même une série documentaire. Lors de son premier entretien, un spécialiste avance une explication plus rationnelle : leurs recherches en ligne, leurs clics, leurs données croisées et partagées à des fins marketing suffiraient à expliquer ces suggestions ciblées. Souvent l’affaire dépasse la simple publicité personnalisée. La tendance sécuritaire progresse partout dans le monde et ces environnements coercitifs menacent notre vie privée et nos libertés fondamentales : expression, égalité, mouvement... Dans les pays en guerre ou sous tension politique, l’exploitation des données devient une arme pour faire taire résistants, opposants ou journalistes. Pas besoin de dystopie, la réalité est déjà là...
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
La question de savoir si nos outils numériques nous espionnent est plus que jamais actuelle. Des millions de personnes ne quittent plus leurs téléphones ; montres connectées et assistants vocaux envahissent notre quotidien ; l’omniprésence technologique est tellement entrée dans les mœurs qu'elle en est presque invisible et donc inquiétante. Le titre de cette enquête, rigoureuse et accessible, pique la curiosité. Il ne s’agit pas de science-fiction, mais d’une réalité à l’œuvre. les auteurs révèlent la complexité d’un système où grandes entreprises privées et structures étatiques délèguent à des prestataires la collecte et le traitement massif de nos données. Au nom de la lutte contre le terrorisme, les dispositifs de surveillance se multiplient sans que leur efficacité soit réellement démontrée, tandis que ceux qui dénoncent ces dérives deviennent parfois des cibles. Les exemples ne manquent pas, en France, en Europe ou aux États-Unis. Des scandales, comme celui de Cambridge Analytica rappellent à quel point nos données peuvent être instrumentalisées. Comme le souligne l’ouvrage : « (…) au nom de la sécurité, on se sent tous traités comme des terroristes en puissance » (p. 93). L’album souligne également notre propre responsabilité. Nous acceptons de plein gré d’être suivis, tracés, profilés en échange de services pratiques et gratuits, une forme de « servitude volontaire ». Structurée en chapitres aux titres explicites – tels que De la surveillance de masse à la surveillance ciblée ou Des citoyens sous-informés et sur-surveillés, la démonstration gagne en intensité au fil des pages. L’analyse du vocabulaire comme vidéoprotection et vidéosurveillance montre combien les mots façonnent notre perception. Le choix graphique du noir, blanc et gris, ponctué de rares touches de couleur, renforce l’atmosphère d’enquête et le sentiment d’inquiétude croissante. On referme l’album avec davantage de questions que de certitudes, mais aussi avec des pistes concrètes pour approfondir et agir. Une lecture nécessaire, dérangeante, qui nous pousse à interroger notre rapport au numérique et à rester vigilants.