L'histoire :
Un chauffeur routier traverse une forêt avec son camion et écoute les infos à la radio. Un procès hors norme s’ouvre pour répondre à une question aussi essentielle que brûlante : Pourquoi et comment les animaux nous rendent-ils malades ? Or très vite, le débat révèle une réalité complexe. Les animaux sont-ils réellement responsables des pandémies et des zoonoses, ou ne sont-ils que les victimes d’un système fondé sur l’exploitation du vivant ? Dans ce tribunal passionnant, avocats, experts scientifiques et animaux accusés prennent tour à tour la parole. Vison, poulet, vache, singe ou chauve-souris racontent leurs conditions de vie – souvent l’élevage intensif, la captivité, la destruction de leurs habitats naturels – et les logiques industrielles qui favorisent l’émergence des maladies. Car avant d’être enfermés, sélectionnés et exploités pour nourrir l’humanité, beaucoup vivaient à l’état sauvage, au sein d’écosystèmes aujourd’hui profondément bouleversés ou disparus. À travers des échanges vivants et accessibles, se révèlent les mécanismes qui permettent aux virus de circuler des animaux aux humains : promiscuité dans les élevages-usines, commerce d’animaux sauvages, mondialisation des échanges ou encore croyances liées à certaines pratiques médicinales. Des spécialistes reconnus, comme Linfa Wang, Malik Peiris ou Monique Éloit, apportent également des éclairages scientifiques précis et rigoureux. Au fil du procès, une conclusion s’impose : derrière les crises sanitaires se cache avant tout notre modèle de production et de consommation de viande, soutenu par de puissants intérêts économiques. Pourtant, des solutions existent comme l'amélioration des conditions d’élevage, la surveillance sanitaire renforcée, la vaccination, la réduction de l’exploitation animale ou la transformation de nos habitudes alimentaires.
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Cette BD-reportage pédagogique et engagée interroge notre rapport au vivant et les choix de société qui façonnent notre avenir. Le parti-pris du procès s’avère particulièrement pertinent. Dès les premières pages, le ton est donné : la justice est incarnée par sa personnalisation symbolique : une femme géante aux yeux bandés, l’impartialité incarnée. Une balance ponctue le procès, plaçant les avocats des deux parties sur un même pied d’égalité. Une manière habile d’annoncer que les arguments ne seront ni simples ni manichéens. Les accusations contre les animaux reposent autant sur des faits scientifiques que sur des idées reçues ancrées dans nos sociétés. Le sous-titre « Au procès des zoonoses » prend tout son sens et révèle sa subtilité. Avec une parfaite maîtrise du sujet, Frédéric Keck déconstruit les raccourcis faciles. Après la pandémie de coronavirus et ses millions de morts, il serait tentant de désigner un animal comme unique coupable. Pourtant, l’ouvrage nous pousse à déplacer le regard. Et si les véritables responsabilités se trouvaient plutôt dans la manière dont les humains exploitent les animaux et transforment les écosystèmes ? La force de l'ouvrage réside aussi dans la confrontation des arguments. Beaucoup de discours entendus au fil des années dans les médias refont surface, entre informations scientifiques, simplifications abusives et parfois désinformation. Mais ici, les animaux eux-mêmes prennent la parole, ce qui donne une profondeur supplémentaire au récit. Ils deviennent les grands oubliés d’un débat qui les concerne pourtant au premier plan. Un résumé parfait sur l’esprit de l’ouvrage : « Mais franchement, est-ce ma faute si j’ai transmis aux humains des maladies causées par les conditions de vie qu’ils nous ont eux-mêmes imposées ?!! » (p. 17). Le propos interroge notre rapport à l’animal, trop souvent réduit à une simple source de protéines et/ou à une ressource économique. Elle questionne aussi notre consommation de viande, le poids des lobbys agroalimentaires, ainsi que les discours politiques et médiatiques qui entourent ces enjeux. Sans trop tomber dans le discours moralisateur, elle donne au lecteur de nombreuses pistes de réflexion. Le récit repose sur les travaux de Mike Davis, décédé le 25 octobre 2022, qui ont très tôt établi un lien entre l’émergence des zoonoses et le développement du capitalisme mondialisé. Son regard tout au long de l'album apporte une dimension politique et sociale essentielle. Au final, la justice ne délivre pas de verdict. Elle ne tranche pas clairement, laissant finalement au lecteur la responsabilité de se forger sa propre opinion à partir des éléments apportés par le procès. On referme cette BD avec le sentiment d’avoir énormément appris, mais aussi avec une vision du monde profondément questionnée, qui donne envie de poursuivre la réflexion.