L'histoire :
En 1983, Hugues a 18 ans et vit dans un milieu ouvrier et rural où il ne se sent pas à sa place. Il rêve d’une autre vie, s’imaginant parfois sur scène, applaudi par une foule... Mais la seule activité qu’il pratique avec constance est le dessin. Il a arrêté le collège, ce qui inquiète sa mère. Celle-ci lui pose un ultimatum : s’il ne veut pas travailler avec son père, il devra aller à l’usine. Hugues évoque alors les Beaux-Arts, mais sa mère lui rappelle qu’il faut le baccalauréat pour passer le concours, un diplôme impensable dans son environnement social. Son père, plombier, dévalorise ouvertement les métiers artistiques, décourageant toute ambition créative. Hugues travaille donc comme apprenti dans l’entreprise familiale, progresse lentement et s’interroge sur la manière de quitter son village et de s’extraire de cette trajectoire toute tracée. Un soir, seul dans sa chambre, il regarde l’émission Apostrophes, animée par Bernard Pivot, qui reçoit Annie Ernaux à l’occasion de la parution de La Place. L’écrivaine y évoque son ascension sociale et le sentiment d’avoir « trahi » son milieu d’origine. Il achète le livre, le dévore : c'est une révélation ! Déjà à l’adolescence, il a compris que partir était nécessaire. À 14 ans, il fuyait déjà la maison pour se réfugier chez ses grands-parents, à la ferme. Il y observait son entourage : un oncle passionné de Johnny Hallyday, un grand-père aux remarques désobligeantes et une grand-mère silencieuse, figée dans l’attente. Autant de figures qui nourrissent sa réflexion... il est temps de s’affranchir !
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Les portes du pénitencier bientôt vont se refermer... chante ici l'oncle d'Hugues alors qu'il trait une vache. Dans Mémoires d'un traître, au contraire, elles s'ouvrent pour le jeune adolescent. Hugues Barthes revient sur son enfance et son adolescence marquées par le poids des déterminismes sociaux et familiaux. L’album explore avec pudeur la difficulté de grandir dans un environnement rural figé, gangrené par un patriarcat autoritaire, un racisme latent et une absence quasi totale d’horizon culturel. Le père violent, la mère soumise qui sauve les apparences, les grands-parents peu ouverts d’esprit composent un cadre étouffant dont l’auteur cherche à s’extraire. Le fil conducteur du récit est clairement La Place d’Annie Ernaux, ouvrage fondateur qui agit comme une révélation : la preuve intime qu’il est possible de « trahir » son milieu pour se construire autrement. La question de la place — celle que l’on occupe et celle que l’on se choisit — irrigue tout l’album. Barthes raconte une émancipation sociale et intellectuelle progressive, portée par le désir de dessiner, d’apprendre et de s’arracher à une trajectoire imposée. L’homosexualité de l'auteur affleure discrètement le récit, sans en devenir le cœur, renforçant le sentiment de retenue et de sincérité. Le dessin, en ligne claire, simple et lisible, évoque une certaine école franco-belge contemporaine. Cette apparente légèreté graphique contraste habilement avec la gravité des thèmes abordés et rend la lecture fluide, presque douce, malgré la violence sous-jacente. Mémoire d’un traître est ainsi le portrait sensible d’un adolescent en éveil, conscient que pour grandir, il lui faudra désobéir, s’affranchir et accepter d’être, aux yeux des siens, un traître.