L'histoire :
Au commissariat de Lille, Lili vient signaler une intrusion à son domicile. Un homme portant une casquette marquée « police » s’est introduit chez elle et a manipulé une pochette personnelle, prétendant relever des indices sans véritable comportement de policier. Troublée, elle raconte les faits lors de sa déposition. C’est alors qu’un brigadier reconnaît sa voix : ancien élève, il se souvient l’avoir entendue témoigner, 20 ans plus tôt, dans son lycée sur la Seconde Guerre mondiale. Il lui confie que son récit, sa dignité et son combat contre le racisme ont marqué son parcours au point d’influencer sa vocation de gardien de la paix. Elle se souvient... En octobre 1943, Lili Keller-Rosenberg a onze ans et vit à Roubaix avec sa famille, boulevard d’Armentières. Les Keller occupent les étages supérieurs de l’immeuble, tandis qu’au rez-de-chaussée habite un couple âgé, les Foucard. Lili mène encore une existence d’enfant : elle fréquente l’école Voltaire pour filles, son frère Robert va à l’école des garçons, tandis que le plus jeune reste auprès de leur mère. Mais depuis 1940, la ville vit sous occupation allemande. Dans ce quotidien apparemment ordinaire, les signes de la guerre et des restrictions sont partout présents. Peu à peu, l’enfance de Lili se heurte à une réalité plus sombre, à une époque où l’identité juive devient un danger et où chaque journée peut faire basculer une vie.
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Dans la lignée des récits consacrés à Madeleine Riffaud ou à Ginette Kolinka, à l'heure où Les Rayons et les ombres de Xavier Giannoli, avec Jean Dujardin, sort sur grand écran, Lili, toujours debout, jusqu’au bout s’inscrit dans une période charnière : celle où les derniers témoins directs des camps de la mort disparaissent peu à peu. Dans un contexte contemporain marqué par la résurgence des extrémismes, cette parole devient plus que jamais essentielle... elle est vitale. L’album frappe d’abord par la violence de son témoignage. La première partie ne laisse aucun répit. Lili raconte sans détour la réalité des camps, notamment à Ravensbrück, puis à Bergen-Belsen. Rien n’est éludé : ni les expérimentations médicales, ni la faim omniprésente, ni l’épuisement physique et moral des détenues. Certaines scènes sont d’une dureté extrême, presque insoutenables, notamment celles liées aux violences faites aux femmes, aux enfants et aux nouveaux-nés. Ce qui marque le plus, au-delà de l’horreur, c’est le quotidien : une lente mécanique d’anéantissement où la dignité humaine est constamment niée. Associé au récit poignant de Lili Leignel, le dessin de Boris Golzio joue un rôle déterminant dans la réception du récit. Son trait, volontairement simple et épuré, contraste avec la brutalité des faits. Ce décalage renforce l’impact émotionnel : les regards vides, les corps affaiblis, les silhouettes fantomatiques traduisent une humanité à bout de forces. Cette économie graphique permet au lecteur d’entrer dans le récit sans être submergé, tout en laissant toute sa place à l’imaginaire et à l’émotion. Plus qu’une bande dessinée, l’ouvrage s’apparente à un véritable témoignage dessiné. Sa force réside dans sa dimension pédagogique autant que mémorielle. Il rappelle, avec une sobriété implacable, pourquoi ces récits doivent continuer d’être transmis. Une lecture éprouvante, mais nécessaire.