L'histoire :
C’est la nuit blanche des poètes autoédités. Attablé à son stand, un jeune homme barbu, portant des lunettes à bords épais, attend le chaland pour des dédicaces. Deux gars en costumes austères viennent à passer et à lire l’un de ses recueils. Ils sont épatés par son écriture, sur le fond et la forme, car tout est calligraphié à la main. Quelques jours plus tard, alors que le poète barbu boit un maté argentin en compagnie de son amie Mathilde, son téléphone sonne. Il reconnait la voix du gars qui ressemblait à un politicien, rencontré sur son stand. Il insiste pour le rencontrer. Quelques jours plus tard, le poète prend le métro pour se rendre à cet entretien. Il est bien accueilli, flatté, le courant passe. Le voilà embauché. Au retour, il passe au cimetière pour déposer des fleurs sur la tombe de sa mère. Il aurait aimé pouvoir parler de ce nouveau boulot à sa mère… mais bon, voilà. Le jour de son début de contrat, il découvre les bâtiments froids, bureaucratiques et pragmatiques, de sa nouvelle entreprise. La première semaine, on lui confie des enveloppes. Elles arrivent pleines, vierges et closes et il doit inscrire le destinataire, le nom et l’adresse, tout cela en écriture cursive. Il se sent seul et fait un boulot de chien, mais le salaire est vraiment pas mal…
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Ce curieux Élu n’a finalement pas grand-chose à voir avec la politique. Cet album en one-shot s’adresse en priorité aux lecteurs qui apprécient la poésie en prose et les belles écritures manuscrites. Les auteurs italiens Fulvio Risuleo et Antonio Pronostico innovent cependant surtout sur le procédé narratif. Le dessinateur Pronostico réalise chaque séquence BD (de 1 à 4 planches) à l’aide d’un dessin stylisé froid, comme composé d’aplats brossés et réguliers, réalisés avec des craies de teintes décalées et plutôt criardes. Les personnages – le héros en tête – sont guère expressifs, les arrière-plans se contentent d’aplats pour les scènes de « dialogues » et de décors néo-urbains bureaucratiques pour les extérieurs. L’originalité vient du découpage : chacune de ces courtes séquences se termine par une pleine page « de brouillon » des textes et dialogues rédigés en écriture cursive, gribouillés, raturés, entourés, soulignés, sur une page blanche. Comme s’il nous était donné d’assister au progressif processus d’écriture du scénario. Le fond de l’histoire nous fait suivre le succès professionnel fulgurant d’un poète recruté pour la qualité de son écriture – dans le fond et dans la forme : sa prose et ses cursives manuscrites. Ces compétences lui valent de devenir L’élu auprès d’un haut dirigeant assimilé à une divinité intouchable et vénérée, au sein d’une organisation quasi ésotérique… dont nous ne saurons rien de l’activité ! Les non-dits sont à la fois la force de cette allégorie déprimante du monde de l’entreprise, mais aussi la faiblesse d’une histoire qui laisse beaucoup de place aux interprétations et qui s’avère au final un peu creuse malgré ses belles promesses.