L'histoire :
Cocoa Beach, Floride. Décembre 1996. Dix ans après la désintégration de la navette Challenger, un père et son fils pêchent au large lorsque leurs filets accrochent un fragment métallique étrange. En le remontant à bord, le doute n’est plus permis : il s’agit d’un débris de la navette spatiale. Ce vestige surgissant des profondeurs rouvre une blessure encore vive et ramène le père à ce 28 janvier 1986, lorsque Challenger explosa en plein ciel, moins de deux minutes après son décollage. La catastrophe, retransmise en direct, figea le monde entier. Sept astronautes périrent sous les yeux d’une nation sidérée ; à Houston, le silence remplaça les communications. Le président Reagan prit la parole, et le programme spatial américain fut suspendu pendant plus de deux ans. Atlanta, 1967. Nichelle Nichols, interprète de l’iconique Uhura dans Star Trek, envisage de quitter la série. Fatiguée par les tensions en coulisses, par le racisme ordinaire et par la réduction constante de son rôle à sa couleur de peau, elle doute. Invitée à rencontrer Martin Luther King, elle découvre un admirateur fervent. Le pasteur la persuade de rester. Pour lui, son personnage dépasse la fiction : elle incarne un avenir possible, où des femmes et des hommes de toutes origines explorent l’espace unis par l’intelligence et la curiosité.
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Après La Bombe, immense succès critique et public, Laurent-Frédéric Bollée poursuit son exploration des grands traumatismes contemporains en s’attaquant à la désintégration de la navette Challenger. Mais fidèle à sa méthode, il ne se contente pas de relater un drame : il le dissèque. Presque heure par heure, il recompose la mécanique de la catastrophe, ses signaux faibles, ses décisions contestées, ses enjeux politiques et industriels parfois dissimulés. Nourri par le téléfilm Challenger de Glenn Jordan (1990) et le documentaire Netflix Le Dernier vol de la navette Challenger (2020), le scénario déploie une construction d’une minutie remarquable. Bollée installe une montée en tension progressive, implacable, qui transforme l’album en véritable thriller spatial. Malgré ses plus de 250 planches, la lecture est d’une fluidité saisissante : on tourne les pages avec la conscience du drame à venir, happé par l’engrenage. Mais la force du récit est ailleurs. Il tient aussi à ce qu’il raconte autour. En intégrant des figures civiles comme Nichelle Nichols ou Jean-Michel Jarre, le scénariste élargit le champ : il ne parle pas seulement d’ingénierie ou d’exploration spatiale, mais d’imaginaire collectif, de représentation, d’époque. Il restitue une Amérique des années 1980 que les moins de quarante ans n’ont pas connue, avec ses rêves et ses aveuglements. Le dessin de Cristiano Spadoni, en noir et blanc nuancé de gris, presque esquissé, apporte une sobriété élégante. Son trait, qui peut évoquer le trait gracieux de Bastien Vivès, privilégie l’émotion et la psychologie plutôt que la démonstration technique. L’équilibre entre précision documentaire et intensité humaine est parfaitement maîtrisé. Un album dense, ambitieux et profondément immersif.