L'histoire :
Sukéo est superviseur dans une fabrique artisanale japonaise de yunomis (services à thé traditionnels en porcelaine), où travaille encore le vieux Shin-Chan, qui a fortement contribué à son expansion, bien des années auparavant. Mais ce jour-là, lorsqu’il rend visite au vieil homme, il le trouve en train d’errer nu et éperdu dans le jardin… au milieu des congères. Il ne fait désormais plus aucun doute sur la démence sénile de Shin-Chan. Sukéo téléphone à Tsutomu, le fils de Shin-Chan, pour lui en parler et lui demander de revenir à Kanazawa pour s’occuper de son père. Tsutomu, qui travaille dans une grande agence de communication de Tokyo est décontenancé par cette annonce, lui qui a fuit ce père tyrannique dès qu’il l’a pu dans sa jeunesse. Il n’a pas revu son père depuis 15 ans, mais il ne soustrait pas pour autant à son devoir de fils. Il prend 15 jours de congés et monte dans le premier shinkansen pour Kanazawa. Sukéo l’accueille sous une averse de neige. Ils se rendent ensemble à l’hôpital pour le diagnostique pas brillant des médecins sur l’état de Shin-Chan. Le premier contact avec son père est un peu brutal, car les rancœurs sont tenaces…
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Bien que corse et prof d’anglais, Franck Manguin est un grand spécialiste du Japon. Il y a vécu, il a réalisé un mémoire d’étude sur l’art traditionnel d’Okinawa et il est même devenu traducteur. Normal donc que son œuvre en BD se tourne vers le pays du soleil levant. Après Ama, le souffle des femmes (sur la pêche traditionnelle en apnée d’ormeaux, en 2020), il s’intéresse ici à l’art traditionnel de la peinture sur porcelaine, la céramique de Kutani. Un art aussi noble que le rituel zen du thé est sacré. Et un sujet de niche… qui pourrait se restreindre au lectorat des nippophiles et/ou des buveurs de thé, étant donné qu’il est aussi question du conflit entre modernité et tradition, un grand écart omniprésent au Japon. Cependant, cette chronique familiale traite avant tout de problématiques sociales qui dépassent la culture typique de l’archipel : la dépendance des personnes âgées, la transmission des valeurs, les conflits générationnels. La relation complexe entre Tsutomu et son père Shin-Chan est ici abordée avec une fine psychologie de personnages et beaucoup de sensibilité. Le dessin semi-réaliste, nuancé d’une bichromie de bleus (le présent) ou sépia (le passé), n’est certes pas fou-fou, mais il convient parfaitement à cette chronique familiale sur la fin de vie et sur fond de transmission artisanale. On referme cette lecture ému, avec l’envie de faire paisiblement chauffer un thé.