interview Bande dessinée

Trif

©Graph Zeppelin édition 2026

Vous ne connaissez pas Francesco Trifogli, dit Trif ? Quel dommage car cet auteur complet mérite pourtant toutes les attentions. Scénariste et dessinateur bien installé aux éditions Graph Zeppelin et Tabou, il multiplie les séries de qualité. Ne pensez pas que ces œuvres sont du porno bas du front. Au contraire, l’érotisme qui s’en dégage est tout en délicatesse. Ne croyez pas également que ces œuvres sont simples car chacune de ses séries est au contraire un délice de narration, hautement littéraire et d’une profondeur historique et humaine remarquables. Son graphisme est également un modèle de raffinement à l’image de chacune de ses œuvres de plus en plus parfaites. Alors, comment est-ce possible que cet auteur soit si peu connu ? Heureusement, planetebd ne s’y est pas trompé et lui a décerné il y a peu un prix OVNI. Trif répond pour l’occasion à nos questions, avec toute l’élégance et la gentillesse qui le caractérisent, et en français s’il vous plaît !

Réalisée en lien avec l'album La duelliste T2
Lieu de l'interview : Par mail

interview menée
par
14 juillet 2026

Bonjour Fransceco Trifogli. Pour les lecteurs qui ne te connaissent pas encore, pourrais-tu te présenter rapidement ?
Trif : Je suis auteur et dessinateur de bandes dessinées et je vis à Rome. Je suis autodidacte. J'ai débuté comme dessinateur pour le marché américain, chez Vertigo Comics, en 2012 puis j'ai travaillé en France avec différentes maisons d'édition : Tabou, Humanoïdes Associés et Glénat.

Pourquoi prendre ce surnom Trif et que signifie-t-il ?
Trif : « Trif » n'a aucune signification particulière. C'est simplement l'abréviation de mon nom de famille : Trifogli. J'utilise « Trif » pour les bandes dessinées érotiques et mon nom complet (que les Français ont du mal à prononcer) pour les autres genres.

Raconte nous tes premiers pas dans la bande dessinée.
Trif : Ma première maison d'édition française fut Tabou Éditions, pour laquelle j'ai écrit et illustré une parodie érotique de Cendrillon. Je les ai contactés par l'intermédiaire d'un agent français. Depuis, je fais partie de la famille Tabou.

Dès le début, tu sembles marquer par la littérature et notamment les contes. Pourquoi ce choix ?
Trif : Dès le départ, l'idée était de créer des fictions à partir de récits déjà connus. Les contes de fées étaient parfaits car ils étaient universellement connus et, à mon avis, recelaient un potentiel érotique considérable, mettant en scène principalement de belles et jeunes princesses en quête d'amour.

Copyright Francesco TrifogliTu as toujours travaillé avec Andrea Celestini. Peux-tu nous raconter votre rencontre ?
Trif : Nous nous sommes rencontrés en ligne grâce au frère d'Andrea, qui est lui aussi dessinateur. Depuis, nous avons collaboré sur une douzaine de livres et avons beaucoup évolué ensemble, mais nous ne nous sommes jamais rencontrés en personne !

Comment travaillez-vous ensemble ?
Trif : Très facilement. C'est essentiellement une communication par email. Après tant d'années de collaboration, nous avons une grande confiance mutuelle et les questions et corrections sont rares. Nos courriels sont très concis et brefs. Je suis le « chef » mais j'approuve presque tout ce que fait Andrea.

Y a-t-il une sorte de fierté d’être un artiste qui vit à Rome ou au contraire, cela te met une pression supplémentaire ?
Trif : Non, vivre à Rome ne me procure ni fierté ni pression. Parfois, j'aimerais vivre dans le nord de l'Italie pour être plus près des festivals de BD français. Ce serait pratique.

Es-tu aussi connu en Italie qu’en France ?
Trif : En Italie, j'ai très peu de publications et je suis relativement inconnu. Mes bandes dessinées ne sont pas encore arrivées jusqu’ici.

Tu as glissé petit à petit dans un univers plus historique avec Thrace. Comment expliques-tu ce changement ?
Trif : Après tant d'années passées à écrire des contes de fées, j'ai décidé de changer de registre, sinon j'aurais fini par me répéter. Mais finalement, je suis resté fidèle aux récits d'époque. J'adore l'histoire et les romans historiques.

Copyright Francesco TrifogliLe ton est également beaucoup plus sombre et tu sembles être fasciné par le thème de la vengeance que l’on retrouve également dans la série La duelliste. Est-ce vrai et pourquoi ?
Trif : Thrace est assurément une histoire sombre, violente et triste. La duelliste, malgré son thème de vengeance, est un récit plus ironique et aventureux. À mon avis, Thrace est une tragédie, tandis que La duelliste est une comédie.

La femme a souvent le rôle clef dans tes albums. Pourquoi ?
Trif : C'est vrai. J'adore les héroïnes et j'aime les dessiner. D'un autre côté, je fais des BD érotiques, donc il est naturel d'avoir des protagonistes féminines.

Dans les éditions Tabou/ Graph Zeppelin, il y a deux versions du même album. Que penses-tu de ce système ?
Trif : C'était un choix éditorial de la maison d'édition. Il est évident qu'avoir deux versions de la même histoire présente un avantage commercial. Cela me permet de toucher un public qui n'apprécie pas l'érotisme. J'aime raconter des histoires en général, pas forcément érotiques, donc cela me convient parfaitement.

As-tu un regard sur les coupes opérées dans la version soft de ces albums ?
Trif : Il n'y a pas de coupures. L'histoire est conçue pour être lue sans scènes érotiques, entièrement imaginée et écrite par moi. C’est plutôt même le contraire pour la version Tabou puisque la version érotique bénéficie de quelques ajouts.

Copyright Francesco Trifolgi

Comment travailles-tu le côté historique de tes dernières séries « Thrace » et « La duelliste » ?
Trif : Pour Thrace en particulier, j'ai fait de nombreuses recherches et lu plusieurs livres sur les gladiateurs. C'était un travail considérable car je voulais que l'atmosphère soit palpable à chaque page. Pour La duelliste, c'était plus simple car le XVIIIe siècle est un monde plus proche du nôtre, tel qu'il est dépeint dans les livres et les films.

Dans « La duelliste », à travers ton style, on a l’impression de lire du Choderlos de Laclos sur les identités troubles et l’amour cruel ainsi que du Shakespeare sur le côté tragique. Est-ce que tu t’inspires de ces grands auteurs (ou d’autres) ?
Trif : Tout à fait juste. Les Liaisons dangereuses est l'une des sources d'inspiration de mon album, notamment pour ce qui est de l'aspect érotique et amoureux. Quant à la partie aventureuse avec les duels d'honneur, elle est inspirée de Scaramouche, tant la version du film que celle du livre. Je ne compte pas Shakespeare, que j'admire beaucoup, parmi les sources d'inspiration du Duelliste.

Copyright Francesco Trifolgi

Que préfères-tu entre travailler sur le scénario ou faire les dessins ?
Trif : Pour moi, écrire le scénario est plus relaxant et plus satisfaisant.

As-tu envie un jour de collaborer avec un(e) scénariste ou un(e) dessinateur(trice) ? Si oui, qui ?
Trif : J'ai déjà collaboré avec de nombreux scénaristes : Jerry Frissen, Erik Arnoux, Françoise Ruscak… C'est uniquement pour Tabou que je dessine les histoires que j'écris. Je n'ai jamais écrit d'histoire pour un autre dessinateur, en revanche. J'ai du mal à imaginer une histoire que j'écris et que quelqu'un d'autre dessine. Mais peut-être que si Guarnido a un moment de libre…

Le mot qui te caractérise le plus pour moi, c’est la finesse : finesse du scénario tout en subtilité et finesse du dessin avec ton trait extrêmement élégant. Qu’en penses-tu ?
Trif : C’est très gentil. Oui, je me reconnais dans ce que vous dites. J'essaie de créer un type de bande dessinée qui met l'accent sur le style, sans pour autant devenir élitiste.
Copyright Francesco Trifolgi

Quand la série La duelliste sera terminée, sur quel projet comptes-tu te lancer ?
Trif : Je travaille sur un projet avec de belles vampires, qui se déroule à Venise à la fin du XIXe siècle. Je n'en dirai pas plus.

Tu as obtenu l’OVNI 2026 (prix donné par Planetebd) pour «  la finesse érotique et de l'élégance graphique pour laquelle on bande dessinée »). Comment as-tu réagi quand tu as su que tu avais obtenu un prix ?
Trif : J'étais ravi. Je suis un peu vaniteux, j'adore lire les critiques de mes BD et je tiens à la reconnaissance des critiques (N.D.L.R. : rires). Dommage que mon fils ait cassé mon précieux OVNI dix minutes après son arrivée ! Je l'ai recollé et il trône désormais sur mon étagère.

Quand on connaît la qualité de ton travail, pour moi, tu mérites des récompenses soit pour l’ensemble de ta carrière soit pour la qualité de tes dernières séries. Penses-tu être « sous-estimé » dans la profession ?
Trif : Oui ! Je suis vaniteux, comme je l'ai dit (N.D.L.R. : rires).

Copyright Francesco TrifolgiSi tu avais le pouvoir magique (donné certainement par la Brinvilliers…) de rentrer dans la tête d’un auteur, qui ce serait et pour y trouver quoi ?
Trif : J'adorerais me plonger dans la tête d'Alan Moore et d'Eiichiro Oda. Deux génies un peu fous qui ont créé des œuvres colossales. J'y trouverai à la fois de la folie et du génie.

Merci Francesco !
A Vanvan...