L'histoire :
Après la fin de SOS Météores en 1959, Jacobs cherche une nouvelle direction pour sa série. Il imagine alors une intrigue fondée sur un engin de transport temporel saboté, qui projette Mortimer successivement à trois époques : le Mésozoïque, un Moyen Âge livré à la violence, et un futur post-nucléaire totalitaire dominé par la surveillance technologique. Cette construction éclatée, ambitieuse, repose sur une réflexion sur notre rapport au passé et au futur, souvent idéalisés ou déformés. L’ouvrage dévoile les étapes de création de l’album : synopsis détaillés, croquis préparatoires, recherches iconographiques, repérages de décors — notamment à La Roche-Guyon — ainsi que la documentation colossale accumulée par Jacobs (articles de presse, magazines comme Life, des études historiques et scientifiques). Il montre comment l’auteur, obsédé par la précision et la cohérence, a empilé les couches narratives et graphiques jusqu’à créer une œuvre dense, parfois écrasante. L’ouvrage retrace donc la genèse de cet album singulier, centré presque exclusivement sur le professeur Mortimer. Si Mortimer sort presque indemne de ce piège temporel, Jacobs, lui, s’y enferme progressivement, pris au piège de ses propres exigences, au sommet de son art mais au bord de l’épuisement.
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Avec Diabolique !, le lecteur n’entre pas simplement dans les coulisses d’un album mythique : il pénètre dans l’esprit d’un créateur perfectionniste jusqu’à l’obsession. Ce hors-série passionnant raconte comment Le Piège diabolique, œuvre vertigineuse et atypique de Blake et Mortimer, s’est retournée contre son auteur, Edgar P. Jacobs lui-même. L’album montre un Jacobs au sommet de sa maîtrise formelle, mais déjà enfermé dans une mécanique créative implacable. Chaque idée devient un chantier, chaque décor un sujet d’étude, chaque époque une somme documentaire. La volonté de mêler préhistoire, Moyen Âge et futur dystopique révèle autant une ambition narrative hors norme qu’un vertige face au temps, au progrès et à l’histoire humaine. Ce qui frappe, c’est la démesure du travail préparatoire : croquis, plans, photographies, coupures de presse, repérages architecturaux… Jacobs ne dessine pas seulement un monde, il le bâtit pierre par pierre. Cette rigueur donne naissance à un album d’une richesse exceptionnelle, mais elle enferme aussi l’auteur dans un piège de surenchère et de contrôle permanent. Diabolique ! réussit à rendre ce paradoxe tangible : un récit où les créatures de papier survivent là où le créateur s’épuise. L’ouvrage s’adresse avant tout aux jacobophiles avertis, mais il éclaire plus largement la condition de l’artiste face à son œuvre, quand l’exigence absolue devient une prison. Un livre dense, érudit et fascinant, qui rappelle que derrière la froide précision des planches de Jacobs se cache un combat intime entre imagination et perfection.