interview Bande dessinée

Ville Ranta

©Çà et là édition 2025

Ville Ranta est un agréable quadra, très souriant, qui a été découvert et publié en France en 2006 par Lewis Trondheim pour sa première bande dessinée avant d'être accueilli aux éditions çà et là. Il vit à Helsinki et il est un dessinateur de presse renommé en Finlande. Les buveurs de vin est son neuvième titre. Nous l'avons rencontré lors du Festival d'Angoulême 2025.

Réalisée en lien avec l'album Les Buveurs de vin
Lieu de l'interview : Angoulême

interview menée
par
20 février 2025

Bonjour Ville. Nous avons beaucoup apprécié ton travail sur Les buveurs de vins, et nous nous sommes même servi récemment de l’album dans le cadre d’un atelier BD à une médiathèque de Roanne, afin de faire prendre conscience aux stagiaires que l’on peut coloriser avec une seule couleur...
Ville Ranta :Oui, les couleurs m’intéressent beaucoup, parce qu’il y a une tradition assez lourde dans l’histoire de la Bande dessinée ; il existe mille techniques différentes, mais la tradition est très forte d’utiliser une palette complète. Pour ma part j’ai fait le choix de l’aquarelle dès le début, en variant les palettes. Ces dernières années, j’ai cherché des possibilités d’utiliser une palette plus réduite pour atteindre davantage de dynamisme, ceci afin de réaliser avec la colorisation une partie de l’histoire, et pas seulement une sorte de décor du dessin.

Là, il se trouve que les couleurs sont lie de vin, tel une mise en abyme. Vas-tu utiliser une colorisation de ce type pour les prochains livres ?
Ville Ranta : Je crois que oui, mais l’idée d’une seule couleur est une idée particulière pour ce livre. Ça m’est venu, alors que je réalisais des planches finales et j’ai commencé à aquareller comme avant, et après plusieurs pages, ça n’allait pas. Donc j’ai arrêté, j’ai réfléchi, et puis m’est venu une idée. Comme faire noyer les pages dans le vin rouge... Je suis allé à la boutique d’art et j’ai acheté des petits godets d’aquarelle vin Bordeaux, et j’ai recommencé le coloriage. Heureusement je scanne la version dessinée avant tout ça. Et j’étais très content. Ça m’a rendu le travail un peu plus rapide.
Je fais très lourd lorsqu’il y a une scène lourde, ou triste, et parfois juste un petit peu… La partie jeunesse est plus légère, par exemple, plus simple. C’est comme le monde intérieur. Ce sont des bulles de souvenirs. Le monde est plus gai.

C’est vrai que l’histoire pèse un peu.
Ville Ranta : Oui, c’est une partie... il y a le vieillissement, la santé, la question de la cinquantaine...

Concernant le journal, on se pose un peu la question de ce qu’il est. Il ressemble à quelque chose d’alternatif...
Ville Ranta :Non, il n’y avait pas vraiment la place pour expliquer le journal. Il s’agit d’un vrai magazine culturel, qui publiait 6 à 8 fois par an

Lorsqu’on ne connaît pas trop ton univers, on ne sait pas ce qui est vraiment vécu ou pas.
Ville Ranta : Oui c’est très autobiographique. Mais il n’y a pas de scène qui se sont vraiment passées : c’est mon point de vue. C’est toujours la même question : que se passe-t-il dans le récit autobiographique ? Les autres ont toujours un point de vue différent de ce qui s’est passé. Donc, j’ai discuté avec mes amis après avoir créé, et...

« Après » ?
Ville Ranta :Oui, parce que... c’est ma liberté. Il y a eu quelques petits conflits, mais je ne souhaitais pas les blesser… mais quand même ça se passe un peu... mais il y avait aussi d’autres personnes dans la rédaction. Par exemple la graphiste de l’époque m’a fait la remarque : « ah, je n’y suis pas ? » Couic ! Ah ah ! Parce que dans la bande dessinée, c’est compliqué d’avoir un grand nombre de personnages. Il n’y a pas beaucoup de place.

Ah ah, à oui, en effet
Ville Ranta : C’est le problème avec la bande dessinée toujours, mais c’est aussi la même chose avec le théâtre, les films…

Je souhaitais revenir sur ton côté biographique. Comment se fait-il par exemple que tu parles français aussi bien, et pouvoir aussi nous parler de la Finlande peut-être. Tu viens d’Olou, au Nord ?
Ville Ranta :Non, cela fait cinq ans que j’habite à Helsinki. Mais presque toute ma vie j’ai vécu à Olou. C’est reculé et la culture est assez différente du Sud. Parce qu’on est loin des grandes villes. C’est particulièrement une ville du Nord.

C’est rural ?
Ville Ranta : Autour oui, mais on est 150 000 habitants à Olou.

Y a t-il des Sami (le peuple) au nord ?
Ville Ranta : Non, ils sont en Laponie.

Pour rester sur Olou, comment tu as commencé à dessiner ? As-tu fait partie de fanzine ?
Ville Ranta :Non, j’ai étudié de la littérature, aussi un peu de dessin, mais pas de BD. Il est possible aujourd’hui de le faire à l’école des beaux-arts, mais j’ai davantage fait du graphisme. J’ai rencontré le mari de ma mère, qui était de Keli. A l’époque, il était dans la bande dessinée. Il y avait là-bas un assez grand festival et j’y suis allé vers douze ans, avec lui, Peka, qui était mon (beau) père. Il m’a présenté la BD franco-belge. Pas Tintin, que je connaissais déjà, mais Corto Maltese, Valérian, Tardi... et ça a été une grande inspiration. Là, j’ai vraiment décidé de devenir dessinateur. Et puis un autre souvenir important ; lorsque j’étudiais la littérature à Helsinkli, j’ai fait connaissance avec la nouvelle scène de la BD finlandaise et j’ai aussi découvert la nouvelle vague française : l’Association et tout ça. Vers la fin des années 90. Donc c’est vraiment à ce moment que j’ai décidé de me concentrer sur la bande dessinée. Je suis venu à Angoulême la première fois en 2003.

As-tu d’autres publications que chez çà et là ?
Ville Ranta : Oui, chez Rackham, deux livres : La suite paradisiaque, parue en 2011 et Succès mode d’emploi, paru au milieu de la crise Covid 19. Du coup, il est passé relativement inaperçu à cause de ça. C’est dommage car c’est un récit autobiographique traitant de ma relation avec la France. L’idée de ce livre venait de Latino Imparato [NDLR : l’éditeur de Rackham], parce qu’à l’époque j’ai fait un blog BD, des petites histoires…

Comment as-tu appris le Français ?
Ville Ranta : Mon premier album en France s’est fait avec Lewis Trondheim. On s’est rencontré au festival d’Helsinki, et il m’a proposé de faire un livre, c’était une grande surprise. Ce projet a donc été très important parce qu’il m’a amené beaucoup de publicité bien sûr. Et j’ai eu la possibilité de faire la connaissance avec tout le monde. Mais, c’était tout de même plutôt la bande dessinée alternative qui était mon truc. Je ne me sentais pas capable de continuer à faire des albums pour Dargaud. Ma vision de la bande dessinée était trop différente.
Je ne suis pas comme Joan Sfar ou Blutch, qui ont beaucoup plus de libertés, même au sein des gros éditeurs. Et c’est ainsi que j’ai été publié par Serge de Cà et là, en 2006, avec Papa est un peu fatigué. Et depuis, je suis venu en France chaque année, en restant aussi deux fois six mois.

Je ne me souviens pas si tu as publié dans l’anthologie Comix 2000 ?
Ville Ranta : Non, non, c’était trop tôt.

Ni dans lapin, la revue ?
Ville Ranta : J’ai offert, mais n’ai pas été publié. Mais j’ai fait d’autres petits trucs avec l’Association et Casterman aussi, comme la revue Pandora. Mais il y a tellement d’auteurs et d’éditeurs… Quand j’étais jeune, je pensais que mon petit travail serait vite reconnu comme génial, et que tout irait bien. Mais rétrospectivement, si j’avais voulu avoir davantage de reconnaissance, j’aurais sans doute dû déménager en France. Ça aurait peut-être aidé. Mais je n’avais pas la possibilité avec la famille, les enfants…

Tu en as ?
Ville Ranta : Trois ! Mais deux sont déjà adultes. Maintenant, en Finlande, je suis davantage dans une carrière avec les journaux.

Tu dessines dans les journaux. Demokraatti par exemple. Est-ce quotidien ? Ou hebdomadaire ? Peut-on dire que ce travail te permet d’affiner ton dessin, pour tes projets personnels ?
Ville Ranta : C’est un hebdo, mais c’est vieux. En 2019, j’ai commencé à travailler dans un grand Tabloïd, et en août dernier, j’ai aussi débuté dans le principal finlandais, Helsingin sanomat. Aujourd’hui, on peut dire que je suis le dessinateur de presse le plus connu de Finlande. A l’inverse de mes travaux de bande dessinée.

C’est un journal satirique, à l’image de tes dessins ?
Ville Ranta : Non, c’est un journal généraliste, un peu comme le Monde. Mais sans doute cela vient de moi. J’ai davantage de libertés.

Peut-on dire que ton trait est entraîné par ces dessins de presse ?
Ville Ranta : Oui, sans doute, mais c’est aussi mon style. Je dessine vite. Je réalise deux dessins de presse par semaine. Pour les projets, cela prend beaucoup plus de temps. Il faut réfléchir, trouver l’idée, travailler, re travailler… Donc, c’est très important de dessiner tous les jours vis à vis de cela.

J’ai vu que tu avais publié pour Kirkko Ja Kaupunki que j’ai traduit par « la ville et l’église ». Le journal est-il orienté religieusement ? Tes dessins assez osés ne posent-ils pas problème ?
Ville Ranta : Oui, c’est un eu comme la Croix en France, c’est édité par les paroisse luthériennes. À Helsinki et dans les régions autour. C’est très libéral. De mon point de vue aussi j’avais été surpris. Lorsqu’ils m‘ont offert le travail, j’ai dit « non, vous rigolez ? Ça ne va pas marcher ! » Et ils m’ont expliqué qu’ils avaient réfléchi et qu’ils voulaient vraiment pouvoir discuter de tout. Mais maintenant c’est un peu fini, parce que le climat a changé. Tout est plus polarisé. Le conservatisme revient.

Y a -t-il un humour finlandais ?
Ville Ranta : Bien sûr ! Ah ah.

Parce que, au travers du livre, au-delà de l’alcool qui est mis en avant, on ressent une drôle d’ambiance entre les personnes. Je ne sais trop comment le décrire...
Ville Ranta : Un humour « sec » !?

Comparer avec la France devrait permettre d’y voir plus clair, sans doute ?
Ville Ranta :L’humour finlandais, et surtout dans le Nord, est très ironique. Et une ironie envers soi. Parce qu’en France, le satyrisme est plutôt envers les autres. En Finlande on commence par rigoler de nous-même. C’est un peu l’humour de l’Europe de l’Est, polonais, russe... De mon point de vue, l’humour français et anglais se ressemblent. Il y a beaucoup de piques, du cynisme intellectuel, de la vitesse... du tac au tac. On n’a pas ça chez nous.

Pourquoi avoir insisté sur l’aspect alcool quelque peu addictif de l’alcool ? Avais-tu un message à faire passer ? Et est-ce général ou lié seulement à cette bande de potes ?
Ville Ranta : Non, le livre n’était pas là pour traiter d’alcoolisme. Je sais que l‘on a tendance à voir les peuples du Nord comme de grands buveurs, et c’est en partie vrai, mais en réalité, les français, les allemands, boivent beaucoup plus. Et d’ailleurs on constate une baisse générale de partout. D’ailleurs, j’avoue avoir bu bien plus lorsque j’étais plus jeune. De fait, le livre raconte une histoire vieille de plusieurs années déjà. Les vrais alcooliques, après plus de vingt ans, vivent bien plus de soucis de santé.

As-tu eu l’idée du titre tout de suite, avec cette coloration spécifique ?
Ville Ranta : Non, non, pas du tout. J’avais l’idée de refaire vivre ces quatre anciennes années passées ensemble, au sein de la rédaction, et puis il y a eu ce scandale avec le dessin de Mahomet... et ça a été fini. Le chef de rédaction a été viré, moi aussi. Et donc après ces évènements je m’étais dit que je pourrais revenir sur cette époque. Mais je n’arrivais pas à trouver la bonne approche. Parce que c’était juste une histoire. Or dans une bande dessinée, j’ai besoin de réfléchir à des questions existentielles. « Pourquoi la vie est ainsi ? Pourquoi je me comporte comme cela ? » C’est important. Je ne suis pas capable de faire un récit qui est simplement une histoire. Et donc, quand j’ai souhaité réaliser un livre sur ma relation à l’alcool et au vin…

Mais pourquoi ? Tu en as souffert ? Quelle est la relation avec le contexte journalistique ?
Ville Ranta :Parce que le vin est comme un symbole de la vie, de l’amour et du vieillissement aussi. Comme un bon vin, celui-ci vieilli et passe par différentes étapes !

Ah, d’accord. Une expression française pour parler des différences des gens, dit d’ailleurs « on n’est pas fait du même tonneau ».
Ville Ranta : Oui, c’est exactement ça ! L’alcool te permet à la fois d’être inspiré, de faire la fête et te fait aussi vieillir et peut te rendre malade. Ça ressemble finalement un peu à la vie en général.
Donc, j’ai vu la connexion. Et, dans un roman graphique, c’est bon d’avoir plusieurs thèmes, plusieurs motifs. C’est ce qui peut participer à sa richesse. En tous cas, j’ai toujours été fasciné par la tradition de la bande dessinée dite « classique » de faire des récits simples qui doivent partir d’un point A pour aller à un point B, avec une histoire souvent très simple, mais je souhaitais de mon côté poser seulement des amis, assis au bar, ou ailleurs, et les faire discuter du temps qui a passé... ah ah. Sans doute les lecteurs de BD classiques auront du mal avec mon rythme.

Merci Ville. Nous avons abordé, je pense, pas mal de sujets très intéressants et tu es, j’en suis certain, parvenu à faire passer tout cela au sein des Buveurs de vin.
Ville Ranta : Je suis très bavard !